Encore des volets !

Lundi 23 décembre 2013

Ces persiennes multifonction à multiples charnières qui donnent un air ébouriffé aux façades italiennes se devaient d’être accompagnées de ce poème redécouvert dans Pièces, qui a le même côté facétieux (avec la langue).

LE VOLET, suivi de sa scholie

« Volet plein qui bat le mur, c’est un drôle d’oiseau qu’un volet. Qui ne s’envole mie. Et se désarticule-t-il ? Non. Il s’articule . Et crie… Par les gonds de son aile unique rectangulaire. Et s’assomme comme un battoir sur le mur.

Un drôle d’oiseau cloué. Cloué par son profil, ce qui est plus cruel ou qui sait ? Car il peut battre de l’aile. Et s’assommer à sa guise contre le mur. Faisant retentir l’air de ses cris et de ses coups de battoir.

Vlan, deux fois.

Mais quand il nous a assez fatigués, on le cloue alors grand ouvert ou tout à fait fermé. Alors s’établit le silence, et la bataille est finie : je ne vois plus rien à en dire.

Dieu merci, je ne suis donc pas sourd ! Quand j’ai ouvert mon volet ce matin, j’ai bien entendu son grincement, son cri et son coup de battoir. Et j’ai senti son poids.

Aujourd’hui, cela eut plus d’importance que la lumière délivrée et que l’apparition du monde extérieur, de tout le train des objets dans son flot.

D’autres jours, cela n’a aucune importance : lorsque je ne suis qu’un homme comme les autres et que lui, alors, n’est rigoureusement rien, pas même un volet.

Mais voici qu’aujourd’hui – et rendez-vous compte de ce qu’est aujourd’hui dans un texte de Francis Ponge  – voici donc qu’aujourd’hui, pour l’éternité, aujourd’hui dans l’éternité le volet aura grincé, aura crié, pesé, tourné sur ses gonds, avant d’être impatiemment rabattu contre cette page blanche.

Il aura suffit d’y penser ; ou, plus tôt encore, de l’écrire.

Stabat un volet.

Attaché au mur par chacun de ses deux a, de chaque côté de la fenêtre, à peu près perpendiculaire au mur.

Ça bat, ou plutôt stabat un volet.

Stabat et ça crie. Stabat et ça a crié. Stabat et ça grince et ça a crié un volet.

Stabat tout droit, dans la verticale absolue, tendu comme à deux mains placées l’une au-dessous de l’autre le fusil tendu par deux doigts ici, deux doigts plus haut, tenu tout près du corps, du mur, dans la position du présentez-armes en décomposant.

Et on peut le gifler, même le plus grand vent : Stabat.

Non, ce n’est pas le mouvement du pendule, car il y a deux attaches : beaucoup moins libre.

Attention ! J’atteins ici à quelque chose d’important concernant la liberté – quelle liberté ? – du pendule.  Un seul point d’attache, supérieur… et il est libre : de chercher son immobilité, son repos …

Mais le volet l’atteint beaucoup plus vite, et plus bruyamment !

(ce ne doit pas être tout à fait cela, mais je n’ai pas l’intention de m’y fatiguer les méninges.)

Le volet aussi me sert de nuage : il suffit à cacher le soleil.

Va donc, triste oiseau, crie et parle ! va, mon volet plein, bat le mur !

… Ho ! Ho ! mon volet, que fais-tu ?

Plein fermé, je n’y vois plus goutte. Grand ouvert, je ne te vois plus :

Volet plein ne se peut écrire

Volet plein naît écrit strié

Sur le lit de son auteur mort

Ou chacun veillant à le lire

Entre ses lignes voit le jour.

(signé à l’intérieur)

SCHOLIE. – Pour que le petit oracle qui termine ce poème perde bientôt – et quasi spontanément – de son caractère pathétique, il suffirait que (dans ses éditions classiques) il soit imprimé comme suit :

Volet plein ne se peut écrire

Volet plein naît écrit strié

Sur le lit de son auteur mort

Ou l’enfant qui veille à le lire

Entre ses lignes voit le jour

C’est en effet la seule façon intelligente de le comprendre (et de l’ écrire, dès que le livre est conçu). Mais enfin, il ne me fut pas donné ainsi. Il n’y avait pas tant de livre, dans cette chambre, que, jusqu’à nouvel ordre, ce LIT.

L’oracle y gagna-t-il en beauté ? peut-être (je n’en suis pas sûr…) Mais en ambiguïté et en cruauté, sûrement.

Pas de doute pourtant : fût-ce aux dépens de la beauté, il fallait devenir intelligent le plus tôt possible : c’est-à-dire plus modeste, on le voit.

On me dira qu’une modestie véritable (et la seule dignité  peut-être) aurait voulu que j’accomplisse le petit sacrifice de mes beautés sans le dire et ne montre que cette dernière version… mais sans doute vivons-nous dans une époque bien misérable (en fait de rhétorique), que je ne veuille priver personne de cette leçon, ni manquer d’abord de me la donner explicitement à moi-même.

… Et puis, suis-je tellement sûr, en définitive, d’avoir eu, de ce LIT, raison ? »

Francis Ponge, Pièces, Gallimard, « Poésie »

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