Savoirs ou connaissance ?

Vendredi 20 décembre 2013

 Un peu en amont de l’année 2014 qui célèbrera le centenaire de la naissance de Marguerite Duras, je vous propose de découvrir ici un tout petit extrait du seul texte que l’écrivain ait écrit pour les enfants, Ah !  Ernesto. Cet album a été écrit juste après mai 68 mais publié en 1971 en France par Harlin Quist et François Ruy Vidal. Thierry Magnier réédite ce grand texte avec une nouvelle illustration signée Katy Couprie. Il a eu la bonne idée de proposer en même temps un album sur l’histoire de ce texte, Ah ! Duras. On y découvre par exemple que ce petit Ernesto préfigure celui de  La pluie d’été, et on nous rappelle qu’un film, Les enfants, avait été adapté de cette histoire.

«  Ernesto va à l’école pour la première fois.

Il revient. Il va tout droit trouver sa maman et lui déclare :

– Je ne retournerai plus à l’école.

La maman s’arrête d’éplucher une pomme de terre.

Elle le regarde.

– Pourquoi ? demande-t-elle

– Parce que ! … dit Ernesto. A l’école on m’apprend des choses que je ne sais pas.

– En voilà une autre ! dit la mère en reprenant sa pomme de terre.

Lorsque le papa d’Ernesto rentre de son travail, la maman le met au courant de la décision d’Ernesto.

– Tiens ! dit le père, c’est la meilleure ! …

(…) [suit une visite chez le maître d’école, une première fois, le lendemain, sans Ernesto, puis le surlendemain, en présence du petit garçon]

La maman d’Ernesto et Ernesto, eux, regardent le matériel scolaire : le pousse-pousse. Le train. La rose. Le  papillon. La terre…

… le Président. Le Nègre. Le Chinois. L’Homme.

– Alors ? conclut encore le maître. On refuse de s’instruire ?…

– Exact, dit Ernesto.

– Et pourquoi ? … Oui, pourquoi, enfant Ernesto ? …

– Ç’a assez duré, dit Ernesto.

Le maître ne se contient plus. Il crie :

– L’instruction est obligatoire.

– Pas partout, dit Ernesto.

– On est ici, crie plus fortement le maître. On est ici. On est ici et on est pas partout.

– Moi si, dit Ernesto.

Le maître pointe alors son doigt sur la photo du Président :

– Et lui alors ? … hurle le maître. Qui c’est, lui ? … Hein ? …

Ernesto regarde attentivement derrière ses lunettes mais il se trompe et voit le Noir :

– C’est un bonhomme, dit-il.

– Et ça ?… supplie la mère en montrant le papillon orange et bleu épinglé dans sa boîte vitrée, Ernestino, dis ce que c’est. Au moins ça.

– Un crime, répond Ernesto. C’est un crime ! »

Marguerite Duras, Ah ! Ernesto, Editions Harlin Quist – Ruy Vidal, 1971

Réédition chez Thierry Magnier, 2013

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s