Fantôme d’enfance

Vendredi 6 décembre 2013

Mêlons maintenant les déambulations dans le soir rosé florentin et les fantômes croisés sur le Pont Neuf, au dessus de la Seine.

« Sur le Pont Neuf j’ai rencontré

D’où sort cette chanson lointaine

D’une péniche mal ancrée

Ou du métro Samaritaine

Sur le Pont Neuf j’ai rencontré

Sans chien sans canne sans pancarte

Pitié pour les désespérés

Devant qui la foule s’écarte

Sur le Pont Neuf j’ai rencontré

L’ancienne image de moi-même

Qui n’avait d’yeux que pour pleurer

De bouche que pour le blasphème

Sur le Pont Neuf j’ai rencontré

Cette pitoyable apparence

Ce mendiant accaparé

Du seul souci de sa souffrance

Sur le Pont Neuf j’ai rencontré

Fumée aujourd’hui comme alors

Celui que je fus à l’orée

Celui que je fus à l’aurore

Sur le Pont Neuf j’ai rencontré

Semblance d’avant que je naisse

Cet enfant toujours effaré

Le fantôme de ma jeunesse

Sur le Pont Neuf j’ai rencontré

Vingt ans l’empire des mensonges

L’espace d’un miséréré

Ce gamin qui n’était que songes

Sur le Pont Neuf j’ai rencontré

Ce jeune homme et ses bras déserts

Ses lèvres de vent dévorées

Disant les airs qui le grisèrent

Sur le Pont Neuf j’ai rencontré

Baladin du ciel et du cœur

Son front pur et ses goûts outrés

Dans le cri noir des remorqueurs

Sur le Pont Neuf j’ai rencontré

Le joueur qui joua son âme

Comme une colombe égarée

Entre les tours de Notre-Dame

Sur le Pont Neuf j’ai rencontré

Ce spectre de moi qui commence

La ville à l’aval est dorée

A l’amont se meurt la romance

Sur le Pont Neuf j’ai rencontré

Ce pauvre petit mon pareil

Il m’a sur la Seine montré

Au loin les taches de soleil

Sur le Pont Neuf j’ai rencontré

Mon autre au loin ma mascarade

Et dans le jour décoloré

Il m’a dit tout bas Camarade

Sur le Pont Neuf j’ai rencontré

Mon double ignorant et crédule

Et je suis longtemps demeuré

Dans ma propre ombre qui recule

Sur le Pont Neuf j’ai rencontré

Assis à l’usure des pierres

Le refrain que j’ai murmuré

Le rêve qui fut ma lumière

Aveugle aveugle rencontré

Passant avec tes regards veufs

Ô mon passé désemparé

Sur le Pont Neuf »

Louis Aragon, Le roman inachevé, 1956

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