Un homme qui crie dans sa tête

Lundi 25 juin 2012

Une nouvelle notation du narrateur concernant les corps enfantins, dans le Journal d’un corps. Il s’agit cette fois-ci de celui de Lison, la petite sœur de Bruno, dessinant, deux ans plus tard…

En écho au Livre de Jean, pour Emmanuel.

34 ans, 6 mois, 9 jours

Samedi 19 avril 1958

 Je veille à la cuisson des œufs coque pendant que Lison dessine en silence, la main refermée sur son bout de crayon. Le dessin achevé, elle me le montre et je m’écrie oh le beau dessin sans quitter des yeux la trotteuse de ma montre. C’est un homme qui crie dans sa tête, précise l’artiste. C’est bien ça : de la tête d’un homme soucieux jaillit une tête hurlante en deux ovales et quelques traits qui disent tout. Il en va des dessins d’enfants comme des œufs à la coque, chefs d’œuvres chaque fois uniques mais si nombreux en ce monde que ni l’œil ni les papilles ne s’y arrêtent. Qu’on en isole un seul pourtant, cet œuf dominical ou cet homme qui crie dans sa tête, qu’on se concentre absolument sur la saveur de l’œuf et le sens du dessin, l’un et l’autre s’imposent alors comme merveilles fondatrices. Si toutes les poules sauf une venaient à disparaître, les nations se battraient pour posséder le dernier œuf, car rien au monde n’est meilleur qu’un œuf à la coque, et s’il ne restait qu’un seul dessin d’enfant, que ne lirions-nous pas, dans ce dessin unique !

Lison est à l’âge où l’enfant engage son corps entier dans le dessin. C’est tout le bras qui dessine : épaule, coude et poignet. Toute la surface de la page est requise. L’homme qui crie dans sa tête se déploie sur une double feuille arrachée à un cahier. La tête hurlante jaillissant de la tête soucieuse – soucieuse ou sceptique ? – occupe la totalité de l’espace disponible. Dessin en expansion. Dans un an, l’apprentissage de l’écriture aura raison de cette ampleur. La ligne dictera sa loi. Épaule et coude  soudés, poignet immobile, le geste se trouvera réduit à cette oscillation du pouce et de l’index qu’exigent les minutieux ourlets de l’écriture. Les dessins de Lison pâtiront de cette soumission à qui je dois ma calligraphie de greffier, si parfaitement lisible. Une fois qu’elle saura écrire, Lison se mettra à dessiner de petites choses qui flotteront dans la page, dessins atrophiés comme jadis les pieds des princesses chinoises.

Daniel Pennac, Journal d’un corps, Gallimard, p. 170-171

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