Enfant puzzle

Lundi 18 juin 2012

Le Journal d’un corps, bien que très différent des tribulations des Malaussène, se lit comme tous les Pennac : d’une seule traite. Et malgré tout, sa voix est bien présente, au point qu’on ne peut s’empêcher de voir Julius le chien derrière ce petit Bruno qui titre la langue devant son père, le narrateur qui consigne dans son journal toute au long de sa vie (ou presque) les péripéties de son corps.

32 ans, 5 mois, 1 jour

Dimanche 11 mars 1956

 Bruno passe une partie de la matinée langue mollement pendante, comme une langue de chien rêveur. Quand je lui demande la raison de cette exhibition, il répond, le plus sérieusement du monde : Ma langue s’ennuie à l’intérieur, alors de temps en temps je la sors. Le petit garçon se vit encore comme un puzzle éparpillé. Il fait connaissance avec les éléments qui le constituent comme avec des camarades de rencontre. Il sait très bien qu’il s’agit là de sa langue, il n’en doute pas une seconde, mais il peut jouer encore à la croire étrangère, à la sortir comme on sort le chien. Sa langue et lui, mais aussi son bras, ses pieds ou son cerveau – il converse beaucoup avec son cerveau ces temps-ci : Taisez-vous je parle à mon cerveau ! – , tous ces morceaux de lui-même peuvent encore le séduire. Dans quelques mois il ne prononcera plus ce genre de phrases, dans quelques années il ne voudra plus croire qu’il les a prononcées.

Daniel Pennac, Journal d’un corps, Gallimard, p. 161

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