Des « photos-sentiments »

Lundi 28 mai 2012

Plongée tous azimuts dans la photo et les écrits sur la photo pour le boulot, je croise quelques impressions qui me sont proches

Dans la photographie plus encore que dans le cinéma documentaire, ce qui compte, c’est la rigueur. Parce que la photographie n’a pas de hors-champ, parce qu’il n’y a même pas, comme dans un plan-séquence, un début et une fin. Il faut donc redoubler de vigilance et chercher systématiquement la lisibilité, le maximum de transparence. Je ne peux pas dire, honnêtement, que je refuse l’icône, que je refuse la grande photo, le « Fragonard », comme on disait dans le métier. J’ai quelques photos comme ça. Mais, d’une part, j’aime surtout les images un peu banales, calmes, sans éloquence particulière mais chargées de sentiment, d’autre part, et plus fondamentalement, j’essaie maintenant de restituer avec les images la situation de la prise de vue, que cette situation soit claire ou ambiguë.

Si on dit comment les photographies ont été faites, si on donne un point de vue, si on explique le cadre et les circonstances, je crois que les gens peuvent comprendre. Les gens peuvent comprendre qu’il y a un ethnocentrisme visuel qui s’est exercé jusqu’à présent sans trop de problèmes, mais que ce ne sera peut-être plus le cas dans quelques années. Il est déjà plus facile de filmer que de photographier, comme en Algérie, par exemple. La caméra symbolise en effet la télévision, c’est-à-dire des images que les gens vont pouvoir revoir, qu’ils vont pouvoir capter avec leur parabole, qu’ils vont pouvoir s’approprier. Alors qu’on ne sait pas vraiment à quoi la photographie va servir, elle est plus ambiguë, elle peut recevoir n’importe quelle légende. Moi j’ai toujours senti que quand je faisais des photos j’étais comme un détective privé, un tireur embusqué, alors que la caméra me protège, me sert d’écran et de bouclier.

Dans la photo, il y a toujours du vol, et c’est même la force de la photographie, contrairement à l’idée préconçue qu’il faut l’accord des gens. Bien sûr qu’il faudrait l’accord des gens, mais ce n’est pas toujours possible, et d’ailleurs, la meilleure photo que je puisse rêver de moi-même, c’est celle que je n’aurai pas contrôlée.

 

Raymond Depardon, La solitude heureuse du voyageur précédé de Notes, Points.

« Image, voyage, vingt ans après [entretien avec Jean-François Chevrier] », 1998, p. 96-97.

 

 

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s