Le pin des Alpes

Lundi 2 avril 2012

Un texte qui sent bon la résine des pins, la roche chauffée par le soleil et les graviers incrustés dans la paume des mains. Un texte de sieste à histoires méditerranéennes, un texte d’escalade et de cabanes.


De la roche, il se penche sur un abîme. Sa souche initiale était sur un bord et fut détruite par la foudre. Alors, la racine a rejeté à l’extérieur, au-dessus du vide, une branche horizontale. Et de là, il est reparti vers la hauteur : l’arbre s’appuie ainsi sur l’air, un coude sur une table.

C’est un pin des Alpes, parent du sapin, mais plus touffu et solitaire, inapte au service de Noël de ses semblables décimés dans les bois des pentes plus faciles. Il vit à 2200 mètres, avec les derniers troncs qui se risquent en altitude, posés tout tordus sur des versants abrupts, offrant un angle droit au ciel.

Nul ne monte pour le couper, trop dangereux de se pencher sur le vide, il entraînerait le bûcheron avec lui. L’été, il reçoit les premier soleil de 6 heures qui se lève derrière une cime des Fanes. Une fois par an, je monte saluer l’arbre, j’emporte de quoi écrire et je m’assieds à son pied.

À deux mètres de lui, vers l’ouest précisément, pointent au-dessus des pierres quatre étoiles d’argent, un début de constellation. Encore deux mètres plus à l’ouest, un pin mugho accroupi sur le sol étale ses branches en cercle. Une vipère vit à l’intérieur, je l’entends souffler, puis se calmer.

Un arbre solitaire a une clôture invisible, aussi large que son ombre à poser tout autour. Avant d’y entrer, je retire mes sandales. Je m’allonge sous sa lumière.

(…)

J’ai fini mon histoire, entre-temps le pin des Alpes a déplacé son ombre. À l’heure du coucher de soleil, il imprime sa forme sur la roche d’en face, aussi nette que sur de la neige fraîche. Les arbres de montagne écrivent dans l’air des histoires qui se lisent quand on est allongé dessous.

J’attends la première obscurité, qui efface l’ombre de la roche d’en face. Dès qu’elle est partie, la première étoile pointe au-dessus des Fanes et les degrés de tiédeur descendent joyeux et rapides de l’échelle. Je me décide à me lever quand le début du soir picote mon nez. L’hôte d’un arbre doit disparaître à l’heure où les ombres se retirent.

En montagne, il existe des arbres héros, plantés au-dessus du vide, des médailles sur la poitrine des précipices. Tous les été, je monte rendre visite à l’un d’entre eux. Avant de partir, je monte à cheval sur son bras au-dessus du vide. L’air libre sur des centaines de mètres vient chatouiller mes pieds nus. Je l’embrasse et le remercie de sa durée.

Erri de Luca, Visite à un arbre, in Le poids du papillon, Gallimard,

« Du monde entier », 2011, p. 73-74 et p. 80-81.

Traduit de l’italien par Danièle Valin

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