Aïcha

Lundi 12 mars 2012

L’Algérie d’Hélène Cixous est aussi incarnée par une femme, Aïcha, la domestique de la maison.

– Mais qu’est-ce que ça veut dire connaître – dis-je – l’Algérie, à côté de mon frère, en suivant son silence exactement. Ce qui ne rappelle pas rappelle, dis-je et ne-pas-connaître l’Algérie c’est la connaître aussi. D’un côté j’ai entendu parler de l’Algérie dis-je, et j’en entends parler aujourd’hui encore par milliers, il y a des millions d’Algéries, il y a aussi des centaines de milliers de Villes d’Oran, et chaque Ville par centaines de milliers et des centaines de milliers de façons d’en entendre parler. D’un autre côté j’ai entendu parler l’Algérie, dis-je, mais si peu un filet d’eau pour mon désert.

– D’où ? demande-t-il, mon frère.

– Du fond du jardin surtout en la personne d’Aïcha, car c’est la seule Algérie que j’aie jamais pu toucher frotter retoucher tâter palper arquer mon dos à son mollet fourrer ma bouche entre ses seins ramper sur ses pentes épicées. Je me niche contre Aïcha depuis ses genoux et je regarde ses dents être la blancheur dans le rouge de sa bouche. J’étais sur elle, dis-je. Mais je n’ai jamais été chez elle. Je la comptais, j’ai compté ses dents, ses orteils au henné, ses enfants qui sortaient d’elle une nouvelle fois par an j’ai récité les noms qui sortaient d’elle Allaoua Baya Zouina Leila Ali plus vite Allaouabayazouinaleilaaïcha.

Je l’ai regardée. Je la regarde arriver à la voile au petit port de la cuisine, portée lente ample sans remuer par l’eau invisible avec la lourde légèreté de la barque de pêche qui s’échoue au sable en soupirant elle avance sans remuer les pieds petite majesté enveloppée jusque dans la petite cour. Je la regarde enlever le voile qui la berce et la barque parmi les barques blanches et dessous c’est une femme qui est-la-femme et il n’y a pas d’autre femme qu’Aïcha, ni ma mère ni Omi n’étant des femmes, ma mère une jeune fille sur un jeune garçon, Omi une dame d’Osnabrück venue d’une famille de photos distinguée, il n’y a pas de femme chez nous c’est pourquoi j’attends pour femme quotidienne le mûrissement du fruit venu tous les matins de la Ville d’Alger (…) Mais là-dessus m’arrive Aïcha lente crémeuse une jatte de lait sur le point de bouillir qui ne déborde pas remue de l’intérieur des épaisseurs désirables une gélatine enivrante à contempler pour son légérissime frémissement. M’arrive à moi en glissant sur l’eau brillante dont je déroule le trajectile depuis le portail jusqu’à la cuisine pour la regarder venir sans hâte sa course l’Aïcha que d’un cœur ferme je toue jusqu’au rivage de la cuisine et de la porte-fenêtre de ma chambre en tirant sur la corde. (…)

Ce qu’il reste de « Aïcha » qui est morte depuis longtemps : des volumes et des volumes. L’art. « L’Algérie », en tant que nom caressant de l’intouchable. Le nom velouté de la fuyance. La beauté du mou, beauté rare et difficile. Les grands seins mous mal accrochés à la corde exprès, ce qui leur donne une autonomie à chacun. Les ronds des yeux entièrement marrons mouillés luisants comme des lunes brunes contournées au khôl. Les pâtisseries de chair, un air de pièce montée qui m’allèche encore, et c’est le montage qui bouleverse, la multiplication des parties semblables de la poupée pour laquelle j’aurais vendu mon âme, l’interminable nombre d’elles qui la compose.

 

Hélène Cixous, Les rêveries de la femme sauvage : scènes primitives, Galilée, p. 89-92

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