Garder, trier, jeter

Lundi 30 janvier 2012

Nouveau petit butinage chez Paule du Bouchet, chez qui je retrouve cette question de la mémoire, de ce qu’on garde, ou pas, des traces, de la disparition, du tri. Autant de notions qui, sous différentes formes (désherbage, élimination, conservation, archivage) qui tissent en fait la trame du quotidien, à la maison ou à la bibliothèque. Avancer, c’est jeter, ou garder ?

Le lundi après-midi, le 6 septembre 1999, il y a eu cette cérémonie que nous avons voulue. Ma mère n’était pas croyante, mais nous avons demandé au curé du village de nous accueillir dans son église attenante à la maison et dont j’entendais habituellement le carillon sonner chaque demi-heure, le clocheton jouxtant ma chambre.

Parler d’elle, personne ne le pouvait. Mais lire, à notre demande, des textes et des poèmes qu’elle aimait. J’avais demandé à mon père, il avait accepté. Je le revois, auparavant, assis dans la cuisine inondée de soleil, en face de la chambre où elle reposait. Mon père pleurait. Ces larmes, si différentes de celles que j’avais connues longtemps autrefois et qui alors ont étanché ma tristesse. Repesant à ces larmes, aujourd’hui encore, elles m’apaisent. Elles ont la saveur des sources invisibles. Tous ce qui avait été vécu, tout ce qui ne l’avait pas été, tout ce qui ne le serait plus.

Dans l’église, il s’est avancé vers le lutrin devant le cercueil. Il a lu les premières strophes du poème de Baudelaire Chant d’automne. « Adieu, vive clarté de nos étés trop courts, Demain nous plongerons dans les froides ténèbres, J’entends sonner le bois sur les pavés des cours… » Sa voix était posée, comme lorsqu’il lisait pour elle, à l’hôpital, assis à côté du lit, il y avait encore si peu de jours, mais posée sur un imperceptible tremblement.

Quelques temps plus tard, de retour à Paris, mon père m’a donné une petite carte blanche sur laquelle il avait recopié pour moi ce poème. Je l’ai serré dans mon porte-cartes, longtemps, contre mon cœur, bien après sa propre disparition à lui, dix-huit mois plus tard. Ces lignes d’adieu de sa mai, de sa belle écriture fougueuse penchée vers la droite, cet adieu de mon père à ma mère, je les ai longtemps portées avec moi. Et puis je les ai perdues. J’ai perdu même cela. Cette cartonnette manuscrite si précieuse, qui parlait de ma mère, je l’ai perdue.

Que garde-t-on ? Que détruit-ton ? Que perd-on ? Pourquoi ? Je ne sais pas. J’ai beaucoup perdu. Hors de l’intention ouverte de témoigner, de laisser une trace explicite, je ne sais pas les mouvements obscurs qui font oublier, perdre ou détruite.

Paule du Bouchet, Emportée : récit, Actes Sud, p. 33-34

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