Portrait d’une rencontre, 1

Lundi 2 janvier 2012

Il est ici question du portrait de la rencontre de Patrice, l’idéaliste, et de Juliette, la juriste, belle-soeur du narrateur, Emmanuel Carrère. C’est le portrait de leurs différences, ce tout ce qui aurait dû les séparer, socialement, idéologiquement, familialement. Et de l’infirmité de Juliette, qui, au lieu de dresser une barrière physique entre eux, a été une des clés de construction de leur amour.

Quand Hélène me disait que Juliette était la plus jolie des trois sœurs et qu’elle en était jalouse, je secouais la tête. Je l’avais vue malade, je l’avais vue mourante, j’avais vu des photos d’enfance sur lesquelles, d’ailleurs, Hélène et elle se ressemblent énormément. Sur celles que m’a montrées Patrice, elle est en effet exceptionnellement jolie, avec une grande bouche sensuelle et pleine de dents, comme Julia Roberts ou Béatrice Dalle, et un sourire qui n’est pas seulement rayonnant, comme le disent tous ceux qui l’ont connue, mais vorace, presque carnassier. Sociable, drôle, à l’aise en société, elle avait un éclat qui aurait dû décourager un garçon comme Patrice. Heureusement, il y avait ses béquilles. Elles la rendaient accessible.

Il ne se sont pas vus tout de suite en tête-à-tête, leurs premières sorties ont eu lieu en groupe. Leur professeur les emmenait au théâtre, au théâtre il y a des escaliers à monter et Juliette ne pouvait pas les monter. Patrice est timide mais costaud. Dès la première fois, il a pris Juliette dans ses bras et personne ensuite ne lui a plus disputé ce privilège. Ils ont monté, l’un portant l’autre, tous les escaliers qui se présentaient à eux. Ils se sont mis à visiter des monuments, de préférence avec beaucoup d’étages, et, lorsqu’ils étaient assis l’un à côté de l’autre dans la pénombre des théâtres, à se tenir les mains. On était très sensibles des mains tous les deux, se rappelle Patrice. Leurs doigts s’effleuraient, se caressaient, s’enchevêtraient pendant des heures, ce n’était jamais pareil, toujours nouveau, toujours bouleversant. Il osait à peine croire que c’était à lui que ce miracle arrivait. Puis ils se sont embrassés. Puis ils ont fait l’amour. Il l’a déshabillée, elle a été nue dans ses bras, il a manipulé doucement ses jambes presque inertes. Pour tous les deux, c’était la première fois.

Patrice avait trouvé la princesse de ses rêves. Belle, intelligente, trop belle et trop intelligente pour lui, estimait-il, et pourtant avec elle tout était simple. Il n’y avait pas de coquetterie, pas de traîtrise, pas de coup fourrés à redouter. Il pouvait être lui-même sous son regard, s’abandonner sans craindre qu’elle n’abuse de sa naïveté. Ce qui leur arrivait était aussi sérieux pour elle que pour lui. Ils s’aimaient, ils allaient donc être mari et femme.

Leurs différences de caractère, au début, les ont tout de même inquiétés, surtout elle. Non seulement Patrice n’avait pas de vrai métier mais il ne se souciait pas d’en avoir. Gagner de quoi vivre en conduisant des camionnettes ou en animant un atelier de bande dessinée dans une centre de loisirs de la Ville de Paris lui suffisait. Juliette au contraire était déterminée, volontaire. Elle attachait une grande importance à ses études. Ça l’embêtait que Patrice soit si rêveur, si peu combatif, et ça embêtait Patrice qu’elle fasse du droit. À Assas, qui plus est, une faculté connue pour être un repaire de fachos. Sans être activement politisé, Patrice se disait anarchiste et ne voyait dans le droit qu’un instrument de répression au service des riches et des puissants. Si encore Juliette avait voulu être avocate, défendre la veuve et l’orphelin, il aurait pu comprendre, mais juge ! De fait, à un moment, Juliette avait pensé s’inscrire au barreau. Elle avait fait un magistère de droit des affaires, mais l’enseignement l’avait écœurée. On apprenait aux étudiants comment ruser pour permettre à leurs futurs clients de faire leurs profits à leur guise et leur extorquer de juteux honoraires. Ce libéralisme ouvertement assimilé à la loi du plus fort, le cynisme souriant de ses professeurs et de ses condisciples, tout cela donnait raison aux diatribes idéalistes de Patrice. Elle aimait le droit, lui expliquait-elle patiemment, parce qu’entre le faible et le puissant c’est la loi qui protège et la liberté qui asservit, et c’est pour faire respecter la loi au lieu de la détourner qu’elle voulait devenir magistrate. Patrice comprenait le principe mais tout de même, pour lui, avoir une femme juge, c’était difficile à avaler.

La différence de milieux était difficile à avaler aussi. Juliette habitait chez ses parents et chaque fois qu’il allait la retrouver dans leur grand appartement près de Denfert-Rochereau il était affreusement mal à l’aise. Tous deux scientifiques de haut niveau, Jacques et Marie-Aude sont catholiques, élitistes, plutôt à droite, et Patrice se sentait chez eux toisé de haut, lui et sa famille où l’on est provincial, professeur de collège ou institutrice, et où l’on roule dans de vieilles guimbardes constellées de stickers hostiles aux centrales nucléaires. Le dogme, chez les siens, c’est la discussion : on peut discuter de tout, on doit discuter de tout, de la discussion jaillit la lumière. Or, aux yeux des parents de Juliette, comme d’ailleurs des miens, il n’y a pas plus de discussion possible avec un écologiste savoyard qui pense que les fours à micro-ondes sont dangereux pour la santé qu’avec quelqu’un qui viendrait dire que la Terre est plate et que le Soleil lui tourne autour. Il n’y a pas là  deux opinions également dignes d’être prises en considération, mais d’un côté des gens qui savent, de l’autre des gens qui ne savent pas, et on ne va pas faire semblant de s’affronter à armes égales. Il fallait reconnaître à Patrice qu’il était gentil, qu’il aimait sincèrement Juliette, mais il symbolisait tout ce qu’ils avaient en horreur : les cheveux longs, la niaiserie soixante-huitarde, par dessus tout l’échec. Ils le voyaient comme un raté et ne pouvaient se résoudre à ce que leur fille si douée s’éprenne d’un raté. Lui, de son côté, avait des objets d’hostilité abstraits et généraux : le grand capital, la religion considérée comme opium du peuple, la science devenue folle, mais il n’était pas dans son caractère d’étendre ces aversions de principe à des personnes particulières. Le mépris qu’il ressentait de la part de ses futurs beaux-parents le désarmait, il n’était pas capable de leur rendre, tout au plus de penser qu’il aurait mieux valu pour lui ne pas croiser leur route. Mais il l’avait croisée, il aimait Juliette, il fallait se débrouiller avec ça.

De ce mépris, je pense qu’elle a plus souffert que lui, parce qu’elle était bien la fille de ses parents et qu’elle n’a pas pu ne pas le voir avec les yeux de ses parents. Elle n’était pas du genre à se raconter d’histoires. C’est en toute lucidité qu’elle l’a choisi. Mais avant de le choisir elle a hésité. Elle a dû se représenter très précisément, dans une lumière crue et même cruelle, ce que ce serait de passer sa vie avec Patrice. Les limites dans lesquelles ce choix l’enfermait. Et, d’un autre côté, l’assise qu’il lui donnerait. La certitude d’être aimée totalement, d’être toujours portée.

Patrice lui-même en est venu à se poser des questions. Le droit, les beaux-parents, l’impératif de réussir, rien de tout cela n’était pour lui. Avec elle, il était trop loin de ses bases. Et puis, état-il raisonnable de faire sa vie avec une handicapée sans avoir jamais connu d’autre fille ? Il raconte qu’un jour ils en ont discuté, et conclu raisonnablement qu’ils n’étaient pas faits pour vivre ensemble. Ils se sont dit pourquoi. Patrice était le plus loquace, c’était toujours comme cela entre eux. Il disait ce qui lui passait par la tête et le cœur, se livrait sans réserve, tandis qu’elle, on ne savait jamais très bien ce qu’elle pensait. À l’issue de cette discussion, ils ont résolu de se séparer et se sont mis à pleurer. Ils sont restés deux heures à pleurer dans les bras l’un de l’autre, sur le lit à une place de la petite chambre de Cachan, et en pleurant chacun a compris qu’il n’existait aucun chagrin dont l’autre ne pourrait le consoler, que le seul chagrin inconsolable était précisément celui qu’ils s’infligeaient à ce moment. Alors ils ont dit que non, ils n’allaient pas se séparer, qu’ils allaient vivre ensemble, qu’ils ne se quitteraient jamais, et c’est exactement ce qu’ils ont fait.

 

Emmanuel Carrère, D’autres vies que la mienne, Gallimard, « Folio », p. 214-219.

 

 

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