Un billet pour Venise

Samedi 24 décembre 2011

Un aller-retour à Venise en ce soir de réveillon, pour se réchauffer d’un chocolat fumant du Florian, et sentir l’odeur glissante de l’aqua alta de décembre, au coin de la vitrine d’une librairie, promesses d’heures de lecture au chaud devant le feu.

 

C’est par hasard que je trouve votre boutique, sans la chercher, sans même y penser, à un moment, je lève les yeux et la vitrine est là.

La fenêtre, le pantin.

Des livres dehors, sur des tréteaux, dans des caisses.

Une affiche est scotchée sur la porte. Écrite à l’encre noire :non datemi del latte perche mi fa male. Lulio (il gatto rosso).

Dessous, la photo d’un chat.

Je pousse la porte. Le bois a gonflé, il force sur le plancher. À l’intérieur, c’est plein de livres, de renfoncements obscurs et de cartons en tas.

C’est plein d’étagères, de vitrines, avec des affiches contre les murs, des photos punaisées. Une lumière jaune tombe du plafond. Elle éclaire tout en ombre.

-Bonjour, je dis et je m’avance là-dedans comme on avance dans une grotte.

Les livres sont classés par thème, histoire, littérature, arts. Des lettres sont scotchées. Par endroits, elles se décollent.

– Vous avez un plan ? je demande.

– Un plan ? je ne fais pas ça.

Votre voix, rauque. Une voix de fumeur. C’est ce que je me dis la première fois que je l’entends.

-Je peux trouver ça où ?

– N’importe où. Un kiosque à journaux.

Autour du bureau, ça sent la fumée à cause du cendrier, des mégots mal écrasés. Je m’approche.

Vous le vendez ? je demande en montrant le pantin à la fenêtre.

Vous faites non avec la tête.

Sur le bureau, des livres encore en piles chancelantes. Des stylos, des papiers, un téléphone. Au milieu de tout ça, un grand livre ouvert. Une double page en couleurs ? Je tourne autour de la fenêtre et autour du livre.

Je regarde la photo.

– La Plazza Mayor de Salamanque, je dis en mettant le doigt dessus.

Vous levez la tête.

– Vous connaissez ?

– J’y suis allée l’an dernier. Il faut prendre un café sous les arcades, au petit matin. Voir la place comme ça, sans personne.

Vous vous approchez. À votre tour, vous posez la main sur la photo.

– Parfois, avec un peu de chance, on aperçoit des cigognes solitaires sur le toit de la mairie. C’est alors un moment inoubliable.

C’est votre voix qui m’a plu. Cette voix comme arrachée de votre ventre.

Et puis après vos yeux.

– Vous pouvez le feuilleter, vous dites en me mettant le ivre dans les mains.

Vous me montrez la chaise, le chat qui dort dessus.

– Vous pouvez aussi vous asseoir.

Vous soulevez le chat et vous le posez sur le bureau.

– C’est lui le chat Lulio ? je demande.

– Oui.

– Le lait le rend malade ?

– Le lait rend malade tous les chats mais les gens ne le savent pas.

J’ai chaud. J’aimerais enlever mon manteau, je ne le fais pas. Je pose mon écharpe sur u carton près du bureau.

Vous retournez au fond de la pièce.

Vous ne dites rien.

Je tourne les pages.

 

Claudie Gallay, Seule Venise, Actes Sud, « Babel », p. 54-57

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