Style

Mercredi 21 décembre 2011

Parfois les écrivains sont leur propre passeur, sous couvert d’entretiens fictifs et ironiques, tendant la main à la critique, ils donnent leurs propres clés.

– Si vos rails sont droits, Colonel, du style classique, aux phrases bien filées…
– Alors?… alors?
– Tout votre métro verse. Colonel ! vous crevez le décor ! le ballast! la culbute ! vous crevez la voûte! vous tuez tous vos voyageurs ! une marmelade, votre métro ! votre rame entière bourrée d’immeubles !
– Bigre ! bougre ! quelle cargaison !
– Oui ! vous et tous vos branquignols ! une catastrophe, personne réchappe ! vos rails sont droits que dans l’émotion ! vous avez compris. Colonel ?
– Oh, oui ! oh, oui !
– Donc gaffe Colonel… horrible péril !… allez pas lancer votre rame sur des rails droits ordinaires! non ! non !… non !… je vous adjure ! que sur les rails biseautés « spécial » ! profilés « spécial » ! par vous même ! vous fiez à personne pour l’ouvrage ! ouvragés au poil de micron ! vzzz ! vzzz ! …»
Mon vzzz ! vzzz ! lui faisait de l’effet… son pantalon dégoulinait… il pataugeait bien dans sa flaque… la flaque de plus en plus grande…

« Vous, vous êtes sensible, Colonel !… un sensible… pas un cancre imbécile épais ! pas un étranger non plus !
– Non ! non ! non !
– Vous comprenez ce que je vous explique ? tout ce que je vous explique ? le raffinement de mon invention ? l’astuce du travail ! pourquoi je suis le génie des lettres ? et l’unique, hein ?
– Oui ! oui ! oui !
– L’émotion à vif ! jamais à côté !
– Oui ! oui !
– Que votre métro faille d’un petit poil !… votre métro tout bourré de lecteurs… les ensorcelés de votre style… c’est la catastrophe!… culbute. Colonel !… la carambole d’un poil ! vous le responsable !
– Oui ! oui ! tout berzingue !
– Les nourrices, les kiosques à journaux, les scooteurs, les messieurs galants, des brigades entières de flics, des terrasses entières de plagiaires, des camions entiers de sentiments, que vous avez bien enfournés, souques, boudés, dans votre livre, d’un milli d’écart de votre style, d’une ombre de virgule, foncent dans le décor ! crèvent tout ! s’écrabouillent !
-Ah ?…ah ?. ..ah ?
– Y a pas d’ah !… ah !… ah ! vous voulez encore plus de détails ?… des détails plus que plus qu’intimes ?
– Oh, oui !…oui !…oui !…
– Bon !… Les trois points ! me les a-t-on assez reprochés qu’on m’en a bavé de mes « trois points » Ah, ses trois points ! … Ah, ses trois points ! il sait pas finir ses phrases ! … Toutes Ies cuteries imaginables ! toutes, Colonel !
– Alors?
– Allez! Pzzt ! pzzt !… pissez, Colonel ! et votre avis, vous, Colonel ?
– A la place de ces trois points, vous pourriez tout de même mettre des mots, voilà mon avis !
– Cuterie, Colonel ! Cuterie encore !… pas dans un récit émotif !…  vous reprochez pas à Van Gogh que ses églises soient biscornues? à Vlaminck ses chaumières foutues !… à Bosch ses trucs sans queues ni têtes?… à Debussy de se foutre des mesures? Honegger de même ! moi j’ai pas du tout les mêmes droits? non ? j’ai que le droit d’observer des Règles ?… les stances de l’Académie?… c’est révoltant !
– Non I… non !… mais enfin…
– Les Beaux-Arts transposent comme ils veulent ! depuis plus d’un siècle ! … Musique, Peinture, Couture… Architecture ! … des Muses affranchies, je vous le dis !… même la pierre, vous voyez ! … la pierre ! … la Sculpture ! … et le papier ? non ! … ah, le papier I… l’écriture est serve, voilà ! … serve du journal quotidien ! … le journal quotidien transpose pas ! … non ! … jamais ! le bachot non plus ! … le certificat d’études non plus !… la licence non plus ! jamais !… rien !…
– Oui, mais tout de même vos trois points ?… vos trois points ?…
– Mes trois points sont indispensables !… indispensables, bordel Dieu !… je le répète : indispensables à mon métro !  me comprenez-vous Colonel ?
– Pourquoi ?
– Pour poser mes rails émotifs !… simple comme bonjour !… sur le ballast ?… vous comprenez ?… ils tiennent pas tout seuls mes rails… il me faut des traverses ! …
– Quelle subtilité !
– Mon métro bourré, si bourré… absolument archicomble… à craquer ! … fonce ! il est sur sa voie ! … en avant ! … il est en plein système nerveux… il fonce en plein système nerveux! … vous me saisissez, Colonel ?
– Un petit peu… un petit peu…
– Mon métro que je vous raconte est pas une guimbarde imbécile qui cahote, berloque, titube, s’accroche à tous les carrefours !… non… mon métro s’arrête nulle part… je vous l’ai dit! je vous le répète Colonel !
– Oui ! oui ! oui !… c’est extraordinaire !
– Au but, d’un trait. Colonel ! mais attention… sur rails profilés !… récit « traverses impondérables » !
– Vraiment ? vraiment ?
– Vous doutez encore ?… exactement !… je vous l’affirme Colonel !… plus jamais d’ergoteries devant moi ! plus d’embarras ! le truc du « métro-tout-nerfs-rails-magiques-à-traverses-trois-points» est plus important que l’atome !
– L’atome ? comment ?
– Comme nouveauté qu’on parlera !
-Alors?… alors?
– Alors Colonel, le Cinéma est foutu ! et d’un ! dépassé, décati, rousti !
-Ah, bah !… ah, bah !
– Pas d’« ah, bah » !… je tolère pas vos « ah, bah » Colonel !… je vous livre la vérité toute pure… profitez de ce que je vous dis !… soyez prévenu: je laisse rien au cinéma I je lui ai embarqué ses effets !… toute sa rastaquouèrie mélo… tout son simili-sensible!… tous ses effets… décanté, épuré, tout ça ! … à pleins nerfs dans ma rame magique ! Concentré ! … j’ai enfourné tout ! … mon métro à «traverses trois points» emporte tout ! … mon métro magique !… délateurs, beautés suspectes, quais brumeux, autos, petits chiens, immeubles tout neufs, chalets romantiques, plagiaires, contradicteurs, tout !… je lui laisse rien !… par charité : deux trois « Grévins»… Hollywood, Joinville, les Champs-Elysées, la rade de New-York… tout le carton pâte!… toutes les loques… avec plein de cils et plein de nichons !… par pitié pour les ataxiques… retenez bien !… les sclérosés… qu’ils s’y retrouvent encore qu’ils se trouvent pas abandonnés de tout j’ai capturé tout l’émotif !… je vous ai expliqué Colonel ?… « Pigalle-Issy » en moins de deux !… même les pires fainéants sont émus !… et vous. Colonel ?… et vous ?
– Pardi !… pardi !
– Ah, nous sommes d’accord Colonel, par le Capricorne, Colonel ! seriez-vous par hasard povolte? musicien, peut-être?
– Oh, oui !…ah, oui !
– Ça tombe bien ! nous nous comprenons de mieux en mieux ! imaginez-vous la musique sans points de suspension Colonel ?
– Oh, que non !…que non !
– Et sans « soupirs» ?
– Non, certes ! non, certes !
– Vous êtes encore de mon avis !
– Fouchtra ! fouchtri ! tonnerre ! bigre bougre ! »

Subit, là… subit il sursaute dans sa flaque d’urine… en même temps qu’il louche !… il louche divergent !… voilà des façons !… « Allons, Colonel… allons !… écoutez-moi !
– Saperlipopette !… saperlipopette ! »
Il glapit !… je peux dire que pour la patience, sans me vanter, je m’excuse de parler de ma personne, je suis un champion à toute épreuve… je fanfaronne pas… jamais !… jamais !… je vous dis les choses… et j’ai les preuves !… pendant des mois, des années, il s’est trouvé qu’en réclusion, puis à l’infirmerie de la prison, je fus enfermé avec les dingues, les plus hystériques homicides les plus dangereux de la « Centrale», pour qu’à mon exemple… par mes bonnes manières, mes bonnes paroles… ils se calment un peu… qu’ils se jettent plus tout le temps dans la porte blindée tête première !… beng !… et que question de s’entaillader les cuisses et le poitrail à coups d’éclats de cruche ils se fassent plus si mal… ils se dissèquent pas la « fémorale» !… la fémorale qu’est fatale !… eh bien je dois le dire. Colonel !… presque toujours, à mon exemple, ils allaient mieux… ils se calmaient… on me félicitait pas, mais je voyais… On félicite jamais les détenus… des véritables tigres humains !… ils cherchaient plus à m’éventrer… vu qu’on était que deux en cage, c’eût été facile !… surtout la nuit !… même la cellule très éclairée !… comment que les gardiens ont la chiasse !… tous ceux qui y ont été, savent… faut compter que sur soi en cellule ! Je compare pas !… oh non !… bien sûr ! avec Réséda, là, c’était pas du tout le même travail !… eh, non ! on était en pleine vie publique… dans un Square… entourés de badauds!… en plein qu’il urinait tout debout lui !… et qu’il m’interpellait, le cochon…

« Bigre ! bougre ! fouchtra ! Céline ! »
Que tout le monde sache !… le scandale public !… pas que je le redoutais lui, le pisseur !… mais qu’on sorte du square, gentiment… voilà ce que je voulais !…
«Colonel, écoutez-moi ! vous laissez distraire par personne!… retenez qu’une chose : les rails émotifs !… impondérables !… le style émotif !… à trois points !… trois points !… la trouvaille du siècle !… ma trouvaille !… j’aurai des drôles de funérailles !… j’y pense ! j’y pense ! moi, je vous le dis ! je vous le prédis !… nationales ! et aux frais de l’État !… la Colette m’a donné l’idée ! avec un émotif ministre qu’aura des larmes ! parfaitement ! les gens où je demeure se doutent pas !… le « génie du Siècle» !… les rails qu’ont l’air droits qui le sont pas !… le ministre racontera tout ça ! Colonel, apprenez par cœur !… vous laissez distraire par personne !
– Pigalle-lssy direct tout nerfs ! le Cinéma existe plus ! » Il répète bien.

« Colonel, ça va déjà mieux c’est pas tout !… c’est pas tout ! il a retrouvé le langage parlé à travers l’écrit !
-Qui?
– Mais moi, bon Dieu ! moi pardi ! gourde ! pas un autre !… »
Il me désespérait !… j’avoue !…
« Tout nerfs !… tout nerfs ! »
Il rabâche !
« Écoutez- moi bien Colonel !… le plus ardu, à présent ! j’en termine… le plus subtil !… tâchez de me comprendre ! faites l’effort !
– Oui !…oui !…oui !…
– je vous prends un lecteur…
– Parfaitement !
– Le lecteur d’un livre émotif… une de mes oeuvres !… en style émotif !…
– Alors ?
– Il est d’abord incommodé un peu…
-Ah?… qui ?…
– Le lecteur qui me lit ! il lui semble, il en jurerait, que quelqu’un lui lit dans la tête !… dans sa propre tête !…
– Bigre ! Bougre !
– Parfaitement !… dans sa propre tête! pas de bigre! pas de bougre!… sans lui demander la permission ! c’est de l’Impressionnisme, Colonel ! tout le truc de l’Impressionnisme ! le secret de l’Impressionnisme ! je vous ai parlé de l’Impressionnisme ?

Louis-Ferdinand Céline, Entretiens avec le professeur Y

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