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Lundi 119 décembre 2011

Ce n’est peut-être pas le texte de Baricco que je préfère, mais j’en garde un joli souvenir, comme si la lecture de ce monologue pour le théâtre était en soi un voyage à bord du paquebot sur lequel joue Novecento, et amenait ensuite la lecture d’histoires de navire et de pianiste, de musiciens et de jazz, Echenoz, Gailly, Jaubert… Et puis plus particulièrement ce passage-là, joli moment d’échange, me rappelle un peu le travail de collectage – appropriation des conteurs, auquel je suis plus souvent confrontée.

Un jour, quelque part, il entendit parler de Novecento. Quelqu’un dut lui dire un truc dans le genre : celui-là, c’est le plus grand. Le plus grand pianiste du monde. Ca peut paraître absurde, mais ça aurait très bien pu arriver. Il n’avait jamais joué une seule note en dehors du Virginian, Novecento, mais pourtant, à sa manière, c’était un personnage célèbre, en ce temps-là, une petite légende. Ceux qui descendaient du bateau parlaient d’une musique bizarre, et d’un pianiste, on aurait dit qu’il avait quatre mains tellement il jouait de notes. De drôles d’histoires circulaient, quelques-unes vraies, parfois, comme celle du sénateur américain Wilson qui avait fait tout le voyage en troisième classe parce que c’était là que Novecento jouait quand il ne jouait pas les notes normales mais les siennes, qui ne l’étaient pas, normales. Il y avait un piano, là en bas, et Novecento y allait l’après-midi, ou tard dans la nuit. D’abord, il écoutait : il demandait aux gens de lui chanter les chansons qu’ils connaissaient, parfois quelqu’un prenait une guitare, ou un harmonica, n’importe quoi, et des mettait à jouer, des musiques venues d’on ne sait où… Et Novecento écoutait. Puis il commençait à effleurer les touches, pendant que les autres chantaient ou jouaient, il effleurait les touches et petit à petit ça devenait une vraie musique, des sons sortaient du piano –un piano droit, noir– et c’étaient des sons de l’autre monde. Il y avait tout, là-dedans : toutes les musiques de la terre réunies ensemble.

Alessandro Baricco, Novecento : pianiste, Gallimard, “Folio”, p. 46-48.

Traduit de l’italien par Françoise Brun

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