Belle et Bête en Résistance

Samedi 17 décembre 2011

Cette nouvelle du Silence de la mer, la plus connue, a ouvert la porte du recueil de toutes les autres nouvelles, et au-delà, à l’histoire des éditions de Minuit, à la littérature de la Résistance, aux thématiques de la littérature « engagée »… dont on a encore et toujours besoin aujourd’hui, un Stéphane Hessel suffit à la montrer…

Il était devant les rayons de la bibliothèque. Ses doigts suivaient les reliures d’une caresse légère. « Balzac, Barrès, Baudelaire, Beaumarchais, Boileau, Buffon… Châteaubriand, Corneille, Descartes, Fénelon, Flaubert… La Fontaine, France, Gautier, Hugo… Quel appel ! » dit-il avec un rire léger et hochant la tête. « Et je n’en suis qu’à la lettre H ! … Ni Molière, ni Rabelais, ni Racine, ni Pascal, ni Stendhal, ni Voltaire, ni Montaigne, ni tous les autres !… » Il continuait de glisser lentement le long des livres, et de temps en temps il laissait échapper un imperceptible « Ha ! » quand, je suppose, il lisait un nom auquel il ne songeait pas. « Les Anglais, reprit-il, on pense aussitôt : Shakespeare. Les Italiens : Dante. L’Espagne : Cervantès. Et nous, tout de suite : Goethe. Après, il faut chercher. Mais si on dit : et la France ? Alors, qui surgit à l’instant ? Molière ? Racine ? Hugo ? Voltaire ? Rabelais ? ou quel autre ? Ils se pressent, il sont une foule à l’entrée d’un théâtre, on en sait pas qui faire entrer d’abord.

Il se retourna et dit gravement :

– Mais pour la musique, alors c’est chez nous : Bach, Haendel, Beethoven, Wagner, Mozart… Quel nom vient le premier ?

« Et nous nous sommes fait la guerre ! » dit-il lentement en remuant la tête. Il revint à la cheminée et ses yeux souriants se posèrent sur le profil de ma nièce. « Mais c’est la dernière ! Nous ne nous battrons plus : nous nous marierons ! » Ses paupières se plissèrent, les dépressions sous les pommettes se marquèrent de deux longues fossettes, les dents blanches apparurent. Il dit gaiement : « Oui, oui » Un petit hochement de tête répéta l’affirmation. « Quand nous sommes entrés à Saintes, poursuivit-il après un silence, j’étais heureux que la population nous recevait bien. J’étais très heureux. Je pensais : Ce sera facile. Et puis, j’ai vu que ce n’était pas cela du tout, que c’était la lâcheté. » Il était devenu grave. « J’ai méprisé ces gens. Et j’ai craint pour la France. Je pensais : Est-elle vraiment devenue ainsi ? » Il secoua la tête : « Non ! Non. Je l’ai vu ensuite ; et maintenant, je suis heureux de son visage sévère. »

Son regard se porta sur le mien –que je détournai, – il s’attarda un peu en divers points de la pièce, puis retourna sur le visage, impitoyablement insensible, qu’il avait quitté.

– je suis heureux d’avoir trouvé ici un vieil homme digne. Et une demoiselle silencieuse. Il faudra vaincre ce silence. Il faudra vaincre le silence de la France. Cela me plaît.

– Oui, reprit la lente voix bourdonnante, c’est mieux ainsi. Beaucoup mieux. Cela fait des unions solides, –des unions où chacun gagne de la grandeur… Il y a un très joli conte pour les enfants, que j’ai lu, que vous avez lu, que tout le monde a lu. Je ne sais si le titre est le même dans les deux pays. Chez moi, il s’appelle : Das Tier und die Schöne, –la Belle et la Bête. Pauvre Belle ! La Bête la tient à merci, –impuissante et prisonnière, – elle lui impose à toute heure du jour son implacable et pesante présence … La Belle est fière, digne, -elle s’est faite dure … Mais la Bête vaut mieux qu’elle ne semble. Oh ! elle n’est pas très dégrossie ! Elle est maladroite, brutale, elle paraît bien rustre auprès de la Belle si fine ! … Mais elle a du cœur, oui, elle a une âme qui aspire à s’élever. Si la Belle voulait ! … La Belle met longtemps à vouloir. Pourtant, peu à peu, elle découvre au fond des yeux du geôlier haï une lueur, –un reflet où peuvent se lire la prière et l’amour. Elle sent moins la patte pesante, moins les chaînes de sa prison… Elle cesse de haïr, cette constance la touche, elle tend la main… Aussitôt la Bête se transforme, le sortilège qui la maintenait dans ce pelage barbare est dissipé : c’est maintenant un chevalier très beau et très pur, délicat et cultivé, que chaque baiser de la Belle pare de qualités toujours plus rayonnantes… Leur union détermine un bonheur sublime. Leurs enfants, qui additionnent et mêlent les dons de leurs parents, sont les plus beaux que la terre ait portés… N’aimiez-vous pas ce conte ? Moi je l’aimais toujours, je le relisais sans cesse. Il me faisait pleurer. J’aimais surtout la Bête, parce que je comprenais sa peine. Encore aujourd’hui, je suis ému quand j’en parle. » Il se tut, respira avec force, et s’inclina : « Je vous souhaite une bonne nuit. »

Vercors / Jean Bruller, Le silence de la mer, 1941

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