Portrait

Lundi 5 décembre 2011

Humanité. Voilà ce qui ressort du portrait que Valérie Zenatti brosse de son compatriote Aharon Appelfeld. Un terme qui correspond aussi très bien au contenu de ses romans, qu’ils soient publiés en littérature jeunesse (Une bouteille dans la mer de Gaza, Quand j’étais soldate) ou chez l’Olivier, pour les « grands » (Les âmes sœurs, En retard pour la guerre). Mais aussi dans son œuvre de passeuse, de traductrice, dont il est question dans Mensonges.

Portrait d’Aharon Appelfeld, Israël, Jérusalem, maison d’Anna Tikho, 2004.

Bordant l’allée pavée, des géraniums, (si rares dans ce pays), quelques pins, quelques cyprès, des rosiers. Devant moi, un homme armé, chargé de la sécurité (comme il y en a tant dans ce pays). Il me demande quel est le but de ma venue. Je réponds « j’ai rendez-vous avec Aharon Appelfeld ». Il hoche la tête et fouille mollement mon sac, pour la forme. Le nom que j’ai prononcé a ici valeur de mot de passe.

La terrasse du café est ouverte, le printemps est doux à Jérusalem, même si les nuits sont encore fraîches.

Un peu à l’écart, une tasse de thé posée devant lui, il est en train de relire et corriger un texte.

De lui, je connais la voix infiniment douce et profonde entendue deux ou trois fois au téléphone. Je connais aussi de la façon la plus intime qui soit deux de ses livres, qui vont être publiés en France : Histoire d’une vie et L’Amour, soudain.

Aharon.

J’aime le souffle léger du « hé » de son prénom en hébreu, que le « h » français, muet, ne rend pas.

Aharon est dans la Bible le frère de Moïse, qui ne pouvait parler autrement qu’en bégayant, et avait donc demandé à son frère de prendre la parole à sa place devant Pharaon.

J’admire profondément cet auteur de la Bible qui osa attribuer au plus grand prophète un « défaut », une faille, une faiblesse, celle de l’oralité, justement.

Je demande à une serveuse de l’avertir de ma présence. Elle lui chuchote quelques mots à l’oreille, il lève la tête, son regard me cherche, s’éclaire, il se lève d’un bond, s’empresse vers moi, prend mes mains dans les siennes -le contact de ses mains douces, enveloppantes, paternelles-, m’embrasse et m’indique avec chaleur la chaise en face de lui.

J’ai trente-quatre ans, je suis mère de deux enfants, dix ans plus tôt j’ai passé dix minutes en tête à tête avec François Mitterrand sans être trop intimidée, j’ai connu à ma manière quelques guerres, mais à cet instant, je suis une femme à la voix mal assurée, qui malaxe et frotte ses mains l’une contre l’autre sous la table, et ne sait que dire parce que c’est la première fois qu’elle se trouve face à l’homme qui l’impressionne le plus au monde.

Son héros.

Un héros pas comme les autres, car les héros ont ceci d’extraordinaire qu’ils ne ressemblent jamais à l’idée que l’on se fait des supposés petits-cousins de Robin des Bois, Zorro ou Superman.

C’est un petit homme de soixante-douze ans au regard tour à tour bleu pâle, vert tendre, bleu vif, vert triste, bleu malice. Un homme qui a connu toute la palette de ce que peut vivre un être, dans ses plus infimes nuances, du meilleur au pire.

Comme tout vrai héros, il s’intéresse aux autres et avant toute chose il s’enquiert de ce que je veux manger et boire, je sens que c’est important pour lui. Je commande une citronnade et un gâteau au fromage blanc, « un gâteau au fromage blanc réjouit toujours », dit-il. Il sourit et me regarde avec bienveillance, pose des questions dont il écoute les réponses avec une attention qui ne faiblira pas, marquant parfois son étonnement en hochant la tête ou en écarquillant les yeux, posant une autre question sur un point précis.

Où es-tu née ?

Où sont nés tes parents ?

Où as-tu appris à parler si bien hébreu ?

On m’a dit que tu écrivais toi aussi. Qu’écris-tu ?

Pourquoi as-tu eu envie de traduire ces livres ?

Alors, un à un, des pans entiers de ma vie surgissent presque malgré moi, entre les cyprès, les rosiers et les géraniums de la maison d’Anna Tikho. Je respire un peu mieux à chaque question, j’ose en poser moi aussi, l’échange devient conversation et, de l’extérieur, nous sommes un vieil homme au regard vif et une jeune femme que l’on pourrait prendre pour un grand-père et sa petite-fille ou pour un écrivain israélien et une journaliste venue l’interviewer, ou même, en tendant l’oreille, pour un écrivain et sa traductrice en langue française. En réalité, il se passe là quelque chose que personne ne peut distinguer à part lui, peut-être, et moi, plus tard, car les mots et la prise de conscience qui les accompagne viennent toujours à contre-coup des émotions et des sensations. Il n’y a pas de vieil homme, pas de jeune femme, cette image est un leurre et recouvre un autre tableau, plus juste, plus vrai, invisible comme la vérité nue des enfants perdus dans les bois.

Valérie Zenatti, Mensonges, Éditions de l’Olivier, « Figures libres », 2011, p. 52-56

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