Itinéraires secrets

Jeudi 1er décembre 2011

Par qui d’autre commencer donc cet Avent, pour parler de Passeurs, si ce n’est Pennac ?

D’abord parce que c’est précisément ce texte, retrouvé au hasard d’un rangement, qui a fait jaillir l’idée d’associer à un parcours de portes photographiées des textes fenêtre-sur-le-monde, des passages de romans qui m’ont ouverts des pans de littérature, des classiques découverts et aimés à l’école, portés par des passeurs plus que des professeurs, des poèmes appris par cœur dans l’enfance ou plus tard, bref, autant de portes vers la littérature et d’autres auteurs, d’autres horizons, sans cesse élargis les uns par les autres. En permanence enrichis les uns par les autres, qui donnent à apprécier le « feuilleté du texte » décrit par Barthes. Rien de plus, en somme, que ce que se voulait ce lieu (une respiration, un tunnel vers) et que ce que j’essaie, modestement, de faire au quotidien. Ce pourquoi j’ai choisi le monde des livres et des lecteurs comme cadre de vie professionnel.

Ensuite parce que l’idée d’avoir non pas « une femme dans chaque port », mais « une librairie à chaque station » est une idée qui me plaît. Une idée qui va de paire avec une tentative de carte mentale de  mes libraires fétiches ; une sorte de jeu à contrainte oulipien pour déambuler dans et sous Paris. Avant de penser aux textes de passeurs, j’avais d’ailleurs pensé proposer un itinéraire littéraire parisien à partir de portes capturées par l’appareil au cours de mes vagabondages dans la ville… peut-être une piste pour une prochaine série, mais trop compliquée à mettre en œuvre sur un mois.

Ce texte présente l’avantage de rassembler une géographie parisienne, un hommage aux passeurs (et ici je remercie chaleureusement les miens) et une plume elle-même médiatrice.

Mais je laisse la parole à Pennac :

Aux passeurs, je dois tout. Non seulement mon travail d’écrivain qui est allé de bouches en oreilles mais aussi mes bonheurs de lectures, qui ne comptent pas pour rien dans celui d’une vie. Je leur dois, par exemple, d’avoir fait de chaque station de métro la promesse d’une librairie. On sort à Jourdain, on tombe sur l’Atelier. Ledru-Rollin ? On s’assied à la Terrasse de Gutemberg. Sèvres-Babylone ? Chantelivre. Villiers ? l’Astrée. Pont-Marie ? Ignazi. Vavin ? Tschann, Art et Littérature. Censier-Daubenton ? La Boucherie, Presse Bouq, l’Arbre à lettres. Saint-Marcel ? le Cerf volant. Goncourt ? Libralire, Les Guetteurs de vent. Alésia ? Alésia. Les Abbesses ? Les Abbesses. Pernety ? Tropiques. Jules Joffrin ? L’humeur vagabonde. Montreuil ? Folies d’encre. Vincennes ? Millepages. Sceaux ? Le Roi lire. Créteil ? Chroniques… Grandes moyennes, petites ou minuscules librairies, autant de destinations d’une promenade que je peux étendre à la France entière et sur la longueur de ma vie. Incalculable, le nombre d’heures que j’ai passées, enfant, à flâner dans les allées de la Sorbonne, à Nice, par contamination du bonheur que je lisais tous les soirs sur le visage de mon père, retiré dans son livre, la profondeur de son fauteuil, le cône de sa lampe et la fumée de sa pipe, silencieux passeur, archétype du bonheur de lire. Et ces conversations avec Monsieur Rudin, libraire devenu mythique, qui n’était ni de mon bord politique ni toujours dans mes goûts littéraires mais m’arrachait à mes adolescentes pesanteurs en me racontant la littérature du monde entier ! Et cet apaisement, chez Corti, à écouter le vieux monsieur parler de livres essentiels, certes, mais des arbres du Luxembourg aussi, là, de l’autre côté de la rue Médicis, juste en face de sa librairie…

Daniel Pennac, Gardiens et Passeurs, Fondation Banques CIC pour le livre – ADELC, 2000, p. 13-14

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