Scène de toit

Lundi 28 novembre 2011

Avant une « interruption » momentanée du rythme de publication hebdomadaire pour un retour au calendrier journalier de l’avent, avec image en tête, un nouveau souvenir de Paule Du Bouchet. Un souvenir de scène de famille heureuse, qui remonte à la surface au moment le plus tragique, celui de l’attente de la mort et de la dissolution pour toujours de cette famille.


     Ma mère a soudain dit à mon père : « Raconte-moi ma vie. » Il a souri, de ce sourire fin, ironique et tendre, énigmatique, qui était parfois le sien et qu’il laissait aux plus proches le soin de déchiffrer. « Bon… To make a lng story short…” Nous avons éclaté de rire. Elle aussi. Complicité ancienne, à laquelle la langue anglaise, qui était leur seconde langue maternelle, dans laquelle ils s’étaient rencontrés, adolescents, à New York, qu’ils avaient l’un et l’autre aimée et traduite, n’était pas étrangère. Esprit ailé de mon père, innocence rayonnante de la mère. Dans cet esprit et dans ce rayonnement qui était leur partage et à l’éclat desquels ils s’étaient brûlés trente ans plus tôt, ce jour-là ils se retrouvaient, dans la touffeur de cet été d’agonie, dans l’exiguïté de cette petite chambre sans air où nous nous retrouvions « tous les quatre ».

     Ce « tous les quatre » autour d’un lit de mort, où nous avons ri ensemble, me renvoie à l’autre « tous les quatre » : autour d’une table. La salle à manger de la rue Malebranche, lorsque nous étions petits.

*

     Et ce souvenir.

     Soir d’été, 1956. Je suis assise à la grande table, hissée sur le « coussin rouge », à hauteur d’adultes. L’atmosphère est incompréhensible, je sens que ma mère veut s’envoler, comme un oiseau. Elle est légère et insouciante, mon père est tendu et grave. Soudain, je pointe le doigt vers la fenêtre, ravie de briser la tension palpable entre les parents : « Gilles est sur le toit ! » Maman se lève d’un bond, court vers la fenêtre de la chambre donnant sur la toiture en zinc du premier étage, elle est leste comme une gazelle, si jolie dans son pantalon serré, elle enjambe le rebord, saute sur le toit. Gilles éclate de rire, accélère son « quatre pattes » en pyjama blanc. Je reste assise à la table avec papa. Il ne bouge pas. Tous les deux, nous regardons, immobiles, la scène qui se déroule sur le toit. L’impassibilité de mon père me fait peur. Maman revient, Gilles sous le bras comme un paquet hilare. Depuis qu’il est tout bébé, mon frère est d’une gaieté solaire. La nuit, il me réveille par ses hurlements de rire. Maman se rassoit, Gilles sur ses genoux. Nous rions tous. Soulagement.

*

     « Raconte-moi ma vie », a-t-elle demandé dans la chambre d’hôpital. Il a esquivé par un sourire : « To make a long story short… » Il n’y avait plus le temps. Mon père était déjà malade de la leucémie qui allait l’emporter l’année suivante. Ce jour-là, elle lui remettait entre les mains toute sa confiance, toute sa grâce, toute la complexité de son âme. Elle gardait pour elle son cœur. Elle voulait comprendre pourquoi. Elle pensait qu’il savait quelque chose d’elle, qu’elle-même cherchait toujours à comprendre. Qu’en trente ans, il avait compris, et qu’il pourrait lui expliquer.

     Il n’avait sans doute pas compris –qui le pouvait ? – et la vie était comptée. Sans cette imminence, elle n’aurait jamais posé la question. Elle n’attendait bien sûr pas la réponse, mais une réponse. Celle qu’il fît, en anglais.

    « Pour faire court… » Comme si on pouvait faire court. Comme si tout cela était rapide, escamotable, comme si on pouvait effacer, recommencer, dire en un mot toute cette vie, si lourde, si pleine. Si courte, maintenant, en ce bord abrupt qui était là, pour tous les deux.

     Nous avons éclaté de rire. Tous les quatre. Cet éclat de rire « tous les quatre » était sans doute la réponse qu’elle attendait.

Paule du Bouchet, Emportée : récit, Actes Sud, p. 53-55

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