Contrastes

Lundi 14 novembre 2011

J’ai découvert l’Islandais Jón Kalman Stefánsson grâce à l’une de mes librairies fétiches, en août dernier, un jour de désir de récit de vents et de mer. Cette lecture au pays du gel et d’une nature qui ne pardonne pas, je l’ai effectuée dans la touffeur des derniers jours d’été parisiens, dehors, sur les pierres chaudes ou les chaises métalliques des parcs et jardins baignées de lumière. Il faut dire que j’avais entretenu l’été durant un certain esprit de contradiction, puisque je revenais du pays le plus plat sous le niveau de la mer, où j’avais lu des récits d’alpinisme d’Erri de Luca…

La langue de terre sur laquelle est posée le Village de pêcheurs s’avance comme un bras tordu dans le fjord étroit dont elle atteint presque l’autre rive. L’étendue d’eau qu’elle protège gèle en hiver et se transforme en patinoire, nous sifflons à la lune et sortons des maisons avec des patins. Il n’est pas rare que le temps soit calme car ces montagnes arrêtent les vents, mais ne va pas croire qu’il règne chez nous une éternelle quiétude et que les plumes perdues par les anges dans leur vol tombent en virevoltant doucement jusqu’ici, cela se produit, certes, mais attends un peu, la tempête peut se lever ! Les montagnes rendent ce calme plus profond, mais il arrive aussi qu’elle affolent les vents qui s’engouffrent, déchaînés, dans le fjord, un souffle polaire, gonflé de désirs meurtriers, et tout ce qui n’est pas fixé à terre s’envole avant de disparaître. Les planches, les pelles, les chariots, les tuiles, des toits entiers, les bottes du pied droit, les idéaux, les déclarations d’amour un peu tièdes. Le vent hurle entre les montagnes, déchire la surface de la mer, l’eau salée vient éclabousser les maisons et inonder les caves. Quand il se tait et que nous pouvons mettre le nez dehors sans mourir, les rues sont recouvertes d’algues, comme si la mer nous avait éternué dessus. Mais le calme finit toujours par revenir, les plumes d’anges tombent à nouveau en virevoltant, debout sur la plage, nous écoutons les vaguelettes qui se brisent lentement dans un discret clapotis, l’agitation retombe, le sang ralenti dans les veines, la mer se change en une couche tentatrice où nous désirons aller reposer, assurés qu’elle nous endormira de ses bercements, l’eider monte et descend dans les airs en poussant des cris constants, et alors il n’est plus aussi douloureux de penser à ceux que l’océan a pris.

 

Jón Kalman Stefánsson, Entre ciel et terre, « Folio », Gallimard, p. 141-142.

Traduit de l’islandais par Éric Boury

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