Œuf de neige

Lundi 7 novembre

J’ai plutôt horreur de novembre, mais Erri de Luca, dans sa montagne de neige et ses récits de solitaire des bois, m’a redonné une image plus positive de cette période qui annonce un peu de froid, des jours très courts et gris, certes, mais aussi les craquements du feu dans la cheminée et les silences ouatés de nuits givrées…

C’est le mois de novembre, l’homme entend tomber le rideau métallique de l’hiver. Dans les nuits où le vent arrache les arbres les plus exposés à leurs racines, la pierre et le bois de la cabane se frottent entre eux et lancent une plainte. Le feu fait claquer des baisers de réconfort. L’âpreté extérieure donne des coups d’épaule, mais la flamme allumée garde unis le bois et la pierre. Tant qu’elle brille dans le noir, la pièce est une forteresse. Et l’harmonica est là aussi pour dominer le bruit de la tempête.

L’hiver, l’homme taille des branches de cerisier sauvage qui pousse dans le fond de la vallée, pour en faire des cannes. L’été, il va les vendre au village. Il grave sur la poignée une tête de cheval, un champignon, un edelweiss. L’écorce du cerisier remplit la pièce d’une odeur de four éteint.

Quand la tempête se calme, elle laisse la neige accroupie sur la cabane comme une poule qui couve. La pendule à la voix de coucou en bois frappe des coups de poussin dans son œuf. Le coucou en bois a la voix de mai, la voix dépaysée d’un prophète dans la ville qui fait la fête.

L’hiver, l’homme doit seulement résister dans sa coquille. Il pense : aucune géométrie n’a calculé la forme de l’œuf. Pour le cercle, la sphère, il existe le pi grec, mais pour la figure parfaite de la vie, il n’existe pas de quadrature. Pendant les mois de blanc sur lui et tout autour, l’homme devient visionnaire. Avec le soleil dans ses paupières éblouies, la neige se transforme en bris de verre. Le corps et l’ombre dessinent le pronom « il ». L’homme sur la montagne est une syllabe dans le vocabulaire.

Pendant les nuits de lune, le vent agite le blanc et lance des oies sur la neige, un vieux moyen pour dire qu’à l’extérieur se promènent des fantômes. Il les connaît, à son âge les absents sont plus nombreux que ceux qui sont restés. À sa fenêtre, il regarde passer leur blanc d’oie sur la neige nocturne.

Erri de Luca, Le poids du papillon, Gallimard, « Du monde entier », 2011, p. 38-39.

Traduit de l’italien par Danièle Valin

3 Réponses

  1. Huet

    Merci pour ce passage d’Erri de Luca, moi qui hésitait à le lire, voilà qui me donne envie!
    A très bientôt

    08/11/2011 à 19:23

    • Merci Julie de ce passage ! Oui, va lire Erri de Luca ! Montedidio ; Le jour d’avant le bonheur, Tu, mio ; Pas ici, pas maintenant ; Sur les traces de Nives…autant de beaux titres qui m’ont fait voyager.

      08/11/2011 à 22:14

      • Huet

        Je ne me lasse pas des nombreuses références que tu me fais découvrir même si j’ai toujours un peu de retard dans mes lectures… mais je prends note!

        10/11/2011 à 01:58

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