Le grenier de la mémoire : « les petites tartines »

Lundi 31 octobre 2011

Autre évocation de dînette d’enfants, et retour chez Paule du Bouchet…

 

Parfois, je monte dans cette pièce, à la campagne, où sont entreposés des objets, des cartons, des malles contenant des liasses profuses dans de vieilles enveloppes matelassées un peu humides. Je vide tout cela, je l’ai fait mille fois, je cherche pour la forme. Je ne sais pas ce que je cherche. Sans doute une trace décisive qui ne s’y trouve pas. Dans ces liasses, ma pensée a entreposé tout ce qui a, en réalité, été perdu.

Les ouvrant, je tombe parfois sur une lettre, dans cette lettre, sur une phrase, une date. Dans cette phrase, dans cette date, un lieu, un moment. Une image.

Ainsi, cette scène, très précise, ravivée l’autre jour par une phrase de ma mère dans une lettre à son amie Y. « Chérence, 5 mai 1961. Nous sommes allés goûter avec toute la bande des enfants dans cette clairière que j’aime tant, tu sais, dans la forêt, derrière les ruines de Bézu où l’on disait que venait autrefois la dernière prostituée du village… Il y a eu un épisode cocasse avec des tartines oubliées, je te raconterai, c’était follement gai… »

Et brusquement surgit le souvenir. Entier. La fragile veilleuse, dont la flamme vacille sous le souffle avant de s’allonger infiniment. Les « petites tartines ». Pourquoi ce souvenir-là, précisément ? Pourquoi maintenant ? Il me semble d’un coup que surgit tout au fond de moi une émotion retrouvée. Enfin accessible. Quelque chose de la joie. Ce souvenir-là n’est plus l’image figée qui fait écran aux sensations actuelles, mais l’appel d’air qui ouvre grande la porte. Il ne sonne plus comme le « départ » du poème de Baudelaire lu par mon père  au jour du grand chagrin, mais comme « un nouveau départ ».

C’était à Chérence, notre « maison de famille » d’alors. Celle de ma grand-mère Granny où nous nous retrouvions, mes cousins, ma tante, mon oncle, mon frère, ma grand-mère, les amis, enfants d’amis d’enfance de ma mère. Toute une parentèle qui me paraît rétrospectivement idyllique, à jamais perdue. Il est étrange de penser que cette « famille », ma mère l’avait en horreur, elle le dit dans ses lettres que je découvre aujourd’hui. Ce qui me réchauffait la glaçait.

Ce jour-là, nous sommes, les enfants, « toute une bande », en promenade dans la campagne, avec ma mère. Nous avons emporté le goûter, des bananes, des Choco BN et des tartines beurrées. Nous avons fait halte dans une ancienne carrière gagnée par la forêt que nous aimons particulièrement. On peut monter sur les versants escarpés et se laisser tomber souplement accrochés aux sommets des bouleaux qui ploient sous notre poids. Cette carrière a quelque chose de mystérieux et de rassurant. Nous avons donc goûté là et puis nous sommes remontés par le raidillon. Arrivés sur le plateau, nous avons regardé en bas. Et là, tout en bas, sur l’énorme banc de pierre, nous avons aperçu des tartines que nous avions oubliées. Nous avions oublié de les manger et puis nous les avions laissées en quittant la carrière. Elles étaient là, posées sur la pierre, microscopiques, si minuscules. Et nous avons été pris d’un fou rire inextinguible. « Les petites tartines ! » Elles étaient si petites, si, comment dire, ridicules, si ridiculement petites. Je me rappelle ma mère, riant aux éclats avec nous. Nous ne pouvions arrêter de nous exclamer, en les montrant du doigt : « Les petites tartines ! » si misérables, si oubliées, si petites ! Le rire des « petites tartines » dure encore aujourd’hui. Je le retrouve enfin. Il est associé à ma mère.

Aujourd’hui, parfois, c’est ce même sentiment de vie « petite », oubliée, oublié de manger, qui me saisit. Mais, en même temps que l’effroi qui parfois me surprend, entre sommeil et aube, à la vue des « petites tartines », à la pensée de la vie qui s’éloigne, c’est, étrangement, aussi, la joie. Ma mère. Le rire.

Si petite, si petite vie, oubliée. Si drôle.

 

Paule du Bouchet, Emportée : récit, Actes Sud, p. 102-104

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