Fougère, 2

Vendredi 14 octobre 2011

Un été de Paule à Belle Ile, avec son père, qui aimait à sortir le soir arpenter la lande sauvage, après s’être tendrement occupé des enfants dans la journée. Sortie que Paule redoute, hantée par cette peur de l’abandon maternel, avec ou sans fougère pour bercer ses songes.

Promenade terrifiée et nocturne qui me fait sentir l’odeur des genêts et le vent sur les joues, voir la loupiote de la maison comme un phare dans la nuit, promesse de la complicité affectueuse et inquiète au retour.

Tous les rituels du coucher avaient été accomplis. Ma mère avait été cueillie au fond du vallon. « Ma mère », c’était justement cette fougère souple que nous allions choisir religieusement tous les soirs à côté d’un vieux lavoir. Nous en cueillions une fraîche tous les jours, parce que nous étions tous les deux malheureux que maman soit partie. Nous la fixions ensemble au dessus de mon lit d’où elle se penchait tendrement sur mon sommeil. De dessous, je voyais la poussière orangée de ses spores. Mais je n’avais jamais sommeil. Mon père avait lu un passage des Mille et Une Nuits, posé un baiser sur mon front.

Je restais éveillée, assise dans mon lit, alerte et les yeux grands ouverts dans le noir, à guetter le moindre bruit de chaise, de porte, de pas. Si le silence se faisait, que je n’entendais rien, je finissais par ouvrir timidement la porte, il me disait d’un air las : « Tu ne dors pas… ? Je disais que j’avais soif, que je voulais une tartine de sucre, que j’avais envie de faire pipi, que je n’arrivais pas à m’endormir. Il soupirait : « Allons… » Je filais, comme une petite souris, et je recommençais mon guet. Je savais qu’il allait finir par sortir. Il avait besoin de faire un tour sur la lande avant la nuit.

Tout le temps qu’il lisait les Mille et Une Nuits, je sentais déjà qu’il attendait de pouvoir s’échapper. Je serrais mes lèvres pour ne pas lui dire. Je le lui disais quand même : « Tu ne vas pas sortir ! » En refermant le livre, il disait « Sois raisonnable. » Je n’étais pas raisonnable.

Quand il ouvrait le porte tout doucement sur le dehors, j’étais prête à le suivre. La maison était toute petite, l’unique pièce en rez-de-chaussée était séparée en deux par un rideau qui délimitait une étroite chambre à trois lits.

Mon père refermait délicatement la porte, il m’espérait endormie. Dehors, le vent du soir venant de la mer commençait à souffler et s’engouffrait dans ma chemise de nuit. Je marchais pieds nus. Je le suivais, de loin, me glissant entre les touffes de genêts. De temps à autres, il s’arrêtait, sortait son carnet. Sa haute silhouette se découpait sur le ciel du crépuscule.

Il y a des ciels comme ça en Bretagne, le soir au-dessus de la mer, des lumières irréelles. Je ne pensais plus rien, je n’avais même plus peur, je savais qu’il pouvait disparaître d’un instant à l’autre. Je me cachait derrière un bouquet de genêts à odeur de miel, un rocher. Je rampais, les jambes griffées, grelottant dans les rafales. Il ne voyait rien, ne se retournait pas, se dirigeait vers la falaise noire. Celle qui chutait sur la mer au bout de la lande. Un fin trait de pinceau rouge sombre soulignait l’horizon sur la mer. Derrière moi, c’était déjà la nuit. Tout à coup, il s’immobilisait au bord de la falaise. Je me statufiais. Mes yeux scrutaient désespérément la nuit et je ne voyais plus rien. Brusquement, je ne le voyais plus. Il avait été englouti par la falaise.

Je courais comme une folle jusqu’à la maison, les larmes me brûlaient le visage. La petite lumière de la pièce me guidait. J’entrais hagarde, échevelée. Papa était là. Il se levait de sa chaise, l’écartais de la table à tréteaux où étaient tous ses papiers, « Comment ? Tu étais dehors ? » Il me prenait par la main et me conduisait jusqu’à mon lit sans rien dire. Il soupirait profondément, en m’embrassant : « Tu t’endors, maintenant ! »

Paule du Bouchet, Emportée : récit, Actes Sud, p. 73-75

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