Mères

Lundi 3 octobre 2011

Après quelques textes consacrés au père – récemment chez Paule du Bouchet, chez Mouawad il y a plus longtemps-, j’avais annoncé une série plutôt centrée sur le questionnement de la maternité. J’y reviens avec Charles Juliet, pour commencer.

L’existence des deux mères a été à l’origine du dédoublement de soi ; le projet d’écriture autobiographique de Lambeaux intègre alors à la fois l’écriture du moi pour se libérer, et l’hommage à ces deux figures maternelles.

     « Un jour, il te vient le désir d’entreprendre un récit où tu parlerais de tes deux mères

l’esseulée et la vaillante

l’étouffée et la valeureuse

la jetée-dans-la-fosse et la toute-donnée.

          Leurs destins ne se sont jamais croisés, mais l’une par le vide créé, l’autre par son inlassable présence, elles n’ont cessé de t’entourer, te protéger, te tenir dans l’orbe de leur douce lumière.

     Dire ce que tu leur dois. Entretenir leur mémoire. Leur exprimer ton amour. Montrer tout ce qui d’elles est passé en toi.

        Puis relater ton parcours, cette aventure de la quête de soi dans laquelle tu as été contraint de t’engager. Tenter d’élucider d’où t’es venu ce besoin d’écrire. Narrer les rencontres, faits et événements qui t’ont marqué en profondeur et ont plus tard alimenté tes écrits.

     Ce récit aura pour titre Lambeaux. Mais après en avoir rédigé une vingtaine de pages, tu dois l’abandonner. Il remue en toi trop de choses pour que tu puisses poursuivre. Si tu parviens un jour à le mener à terme, il sera la preuve que tu as réussi à t’affranchir de ton histoire, à gagner ton autonomie.

     Ni l’une ni l’autre de tes deux mères n’a eu accès à la parole. Du moins à cette parole qui permet de se dire, de se délivrer, se faire exister dans les mots. Parce que ces mêmes mots se refusaient à toi et que tu ne savais pas t’exprimer, tu as dû longuement lutter pour conquérir le langage. Et si tu as mené ce combat avec une telle obstination, il te plaît de penser que ce fut autant pour elles que pour toi. 

     Tu songes de temps à autre à Lambeaux. Tu as la vague idée qu’en l’écrivant, tu les tireras de la tombe. Tu leur donneras la parole. Formuleras ce qu’elles ont toujours tu.

     Lorsqu’elles se lèvent en toi, que tu leur parles, tu vois s’avancer à leur suite la cohorte des bâillonnés, des mutiques, des exilés des mots

     ceux et celles qui ne se sont jamais remis de leur enfance

     ceux et celles qui s’acharnent à se punir de n’avoir jamais été aimés

     ceux et celles qui crèvent de se mépriser et de se haïr

    ceux et celles qui n’ont jamais pu parler parce qu’ils n’ont jamais été écoutés

     ceux et celles qui ont été gravement humiliés et portent au flanc une plaie ouverte

     ceux et celles qui étouffent de ces mots rentrés pourrissant dans leur gorge

     ceux et celles qui n’ont jamais pu surmonter une fondamentale détresse »

Charles Juliet, Lambeaux, Gallimard, « Folio », p. 149-150

Une Réponse

  1. ln

    Très belle découverte ces derniers temps et qui pourrait résonner avec les mères de Charles Juliet : Marie Chaix et particulièrement son bouleversant roman Les Silences ou la vie d’une femme. Et puis la chanson de sa soeur, notre chère Anne Sylvestre, « Une sorcière comme les autres » qui rend hommage aussi à la vie de leur mère.

    05/10/2011 à 08:45

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