Comparaisons amoureuses

Lundi 19 septembre 2011

Enfin la nouvelle saison de théâtre commence…

Parmi les relectures de l’été, une scène de Partage de Midi, que pourtant je n’avais pas aimé lire, mais que j’ai aimé écouter dans la bouche de comédiens :

Ysé

Je suis contente.

Contente d’être tout.

Pour toi, contente d’avoir tout pour moi.

Mais quoi, montre-moi tes yeux.

Qui ont la couleur des miens et ne les tiens pas ailleurs un moment !

Et cela me donne confusion et désir, de voir tes yeux.

Et moi, regarde-moi aussi, me voici.

Et regarde chaque chose bien comme un vase que tu viens d’acheter.

Et que tu fais reluire au soleil, et l’émail, et ce défaut que l’on éprouve avec l’ongle.

Et la marque du fabricant.

Mesa

Tu es radieuse et splendide ! tu es belle comme le jeune Apollon !

Tu es droite comme une colonne ! tu est claire comme le soleil levant !

Et où as-tu arraché sinon aux filières mêmes du soleil d’un tour de ton cou ce grand lambeau jaune

De tes cheveux qui ont la matière d’un talent d’or ?

Tu es fraîche comme une rose sous la rosée ! et tu es comme l’arbre cassie et comme une fleur sentante ! et tu es comme un faisan, et comme l’aurore, et comme la mer verte au matin pareille à un grand acacia en fleurs et comme un paon dans le paradis.

Ysé

Certes il convient que je sois belle

Pour ce présent que je t’apporte.

Mesa

Une chose inestimable en effet.

Ysé

Une chose encombrante, Mesa, une chose énorme et difficile à loger,

Et qu’un homme sage n’acceptera point dans sa maison !

Mesa

Je ne suis pas un homme sage

Ysé

C’est l’amour, Mesa, et je ne l’appellerai point une chose bonne et usagère, et l’on plaint ce fou qui ne sait point s’en servir

A tempérament pour son plaisir et le bien de son ménage comme le feu bien fait

Qui cuit la soupe et qui fond l’or sous le chalumeau.

Sais-tu bien ce que tu fais, Mesa ?

Mesa

Je ne sais que toi, Ysé.

Ysé

D’un côté Ysé, et de cet autre

Tout moins que je n’y suis pas.

Mesa

Je te préfère, Ysé !

Ysé

O parole comme un coup à mon flanc ! ô main de l’amour ! ô déplacement de notre cœur !

O ineffable iniquité ! Ah viens donc et mange-moi comme une mangue ! Tout, tout et moi !

Il est donc vrai, Mesa, que j’existe seule et voilà le monde répudié, et à quoi est-ce que notre amour sert aux autres ?

Et voilà le passé et l’avenir en un même temps

Renoncés, et il n’y a plus de famille, et d’enfants, et de maris et d’amis,

Et tout l’univers autour de nous

Vidé de nous comme une chose incapable de comprendre et qui demande la raison !

Paul Claudel, Partage de midi, Gallimard, « Folio », Acte II, p. 90-93

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Une Réponse

  1. C’est vrai que ce très beau texte demande l’animation d’acteurs pour lui rendre la vie. 🙂

    20/09/2011 à 10:23

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