Dialogue ?

Vendredi 26 août 2011

Dialogue de sourds, intermède comique et théâtral qui rappelle à la fois la Commedia dell’arte (nous sommes en Italie, bien qu’à Naples) et des scènes de Molière, que cette conversation rapportée ici par le jeune narrateur de Le jour d’avant le bonheur. Vivant chez le concierge, don Gaetano, il l’assiste dans ses fonctions et en profite pour épier les menus incidents de la vie quotidienne dans l’immeuble, où il rencontrera Anna, l’amour qui l’obligera à fuir sa ville. Parce qu’il est aussi et avant tout question de dresser une nouvelle fois un portrait de Naples, dans l’immédiate après-guerre.

Nous fûmes distraits par un léger remue-ménage, la visite d’un inspecteur des impôts. Il était venu remettre une assignation pour un contrôle au cordonnier La Capa, celui qui avait gagné au loto deux ans auparavant. C’était un officier public, tout pénétré de sa mission et il avait un accent du nord. Mais faire comprendre quelque chose en italien à La Capa n’était pas une entreprise à sa portée. Je vais appeler le cordonnier pour lui dire qu’il a une visite à la loge. Il vient et cette rencontre a lieu. Je l’ai tout de suite noté dans mon cahier.

« Vous êtes Monsieur La Capa ? »

– Pour vous servir, excellence

– J’ai une assignation pour vous. »

Le cordonnier prend un air empressé, lui dit de s’asseoir, qu’il va lui donner un verre d’eau.

« Je regrette que vous soyez dans cet état d’agitation à cause de moi, dit-il, et le touche pour le faire asseoir.

– Quelle agitation ? Que dites-vous ? Monsieur La Capa, j’ai ici une assignation. »

Le cordonnier avait décidé qu’il était agité. Il lui a mis le verre d’eau dans la main. « Mais je n’ai pas soif, monsieur La Capa, ne perdons pas de temps, je viens du ministère des finances.

– Bravo, et qui est-ce qui se fiance ?

– Mais personne, je suis un fonctionnaire des impôts.

– Ah, vous êtes un imposteur ?

– Mais comment osez-vous ? »

Le pauvre inspecteur était vexé, mais intimidé aussi, car La Capa possédait des mains grandes comme des battoirs, d’où partaient deux bras démesurés.

« Vous voyez ? Vous êtes agité. »

L’autre fait mine de se lever et La Capa le rassied d’une légère poussée qui le cloue sur sa chaise.

Don Gaetano surveillait la scène, imperturbable. Le cordonnier voulait s’expliquer.

« Écoutez, monsieur l’imposteur des impôts : celui qui contrôle les billets du tram s’appelle le contrôleur, non ? Vous êtes dans les impôts, et vous êtes un imposteur.

– Écoutez, monsieur La Capa, tout ça frise l’outrage.

– Jamais de la vie, personne ne s’enrage ici. Mais vous êtes trop pâle, vous ressemblez à Bellomunno, celui des pompes funèbres, n’est-ce pas, don Gaetano ? Il porte des chaussures noires, celles qui suivent les enterrements.

– Vous dépassez les bornes, maintenant. » Le pauvre inspecteur fait encore mine de se lever, mais La Capa le rive sur sa chaise d’un coup à fixer une semelle sur un soulier. L’inspecteur voit que ça tourne mal et commence à chercher de l’aide autour e lui. Don Gaetano, un sphinx d’Egypte.

« Bref, vous allez comprendre que je suis un inspecteur ds impôts sur le revenu, oui ou non ?

– Ah non ! l’imposteur des impôts est revenu, c’est un comble !

– Mais, monsieur La Capa, vous êtes sourd peut-être ?

– Sourd ? Moi qui entends d’ici à piazza Municipio ce que disent les mouches ? C’est vous qui parlez une langue étrangère.

– Moi, je parle un italien dans les normes.

– Ça non, avec les nonnes on ne parle que napolitain. »

 

Erri De Luca, Le jour d’avant le bonheur, Gallimard, 2010, p. 61-62

Traduction de Danièle Valin

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