Face à face

Lundi 25 juillet 2011

      Une image saisie sur la plage -une femme voilée à genoux, contemplant la mer, comme en prière, un sac à côté d’elle-, m’a remis en mémoire ce roman, Clandestin, lu il y a quelques années déjà, quand Sangatte était encore du réel, quand le Soleil m’avait fascinée en montant sur les planches ces parcours de vie, ces errances, ce mélange d’humanité et de salauds.

           Dans cet extrait, repéré il y a longtemps, recopié à la hâte sur une feuille volante (déjà pour en faire une image, à l’encre, lavis), perdu, retrouvé en fouinant à la bibliothèque, il y a pour moi deux scènes, en une. J’ai presque hésité à en faire deux  publications séparées tant les images suscitées sont différentes. J’ai finalement opté pour l’unité du texte.

       Cette femme et cet homme, anonymes, cette humanité partagée sur le quai, d’une part.

         La pluie, de l’autre.

      Sur le quai, il y avait un homme et une femme, avec juste un sac, quelques objets, un livre et à boire, un silence saccadé, deux voyageurs arrivés d’une longue cavalcade, un soir et la nuit.

      Seuls, ils étaient seuls à présent tous les deux, sur le quai, les musiciens avaient quitté la scène, la cohorte des hommes et des femmes était partie, tous étaient rentrés, il n’y avait plus personne sur le quai, et elle était là devant lui, qui ne reculait pas, et elle n’avançait pas, elle ne souriait pas, l’un en face de l’autre, se regarder sans se toucher, sans se parler, regards croisés, grandes intermittences, sourire de rien… Interprétations, yeux étonnés d’être là, et heureux d’être surpris.

      Le vent, d’un geste adroit, avait défait son chignon. Ses cheveux virevoltaient autour de son visage en longues boucles fluides, de ses yeux, sa bouche, ses joues pâles. Un éclair a déchiré la nuit, son corps a frissonné dans la moiteur de l’orage. La première goutte de pluie fut pour elle. Elle est descendue lentement le long de sa joue, jusqu’au coin de sa bouche, puis dans le cou.

      Alors, il a sorti son chapeau de son pantalon, l’a déplié, le lui a mis sur la tête pour protéger ses cheveux, son visage, ses yeux.

      La deuxième goutte tomba sur sa main, glissant le long de sa paume, et lorsqu’il l’a relevée, elle s’est enfoncée dans la manche de son pull.

     La pluie les a entouré d’un voile brumeux, puis dru, de plus en plus épais. C’était une pluie d’été, une pluie battante de grand orage, un gros temps de mer.

      Sa robe trempée se déroulait sur elle tel un voile transparent, impudique sur son corps, ses dessous, la courbe de son épaule, son buste, ses hanches, ses jambes nues car elle avait enlevé ses chaussures, dévoilant ses pieds mouillés.

      Il était trempé, les cheveux collés sur le visage, les gouttes de pluie ruisselaient sur ses yeux, sa bouche, dans son cou, sa chemise, puis se collait contre son torse, et traversait son pantalon, rafraîchissait ses jambes.

      La pluie abandonnée s’emprisonnait dans la terre, détonait dans la nuit, terrassait le quai, elle se donnait, dans un flot continu, un pleur, un chagrin sans fin, la pluie venait de si haut, et tombait si bas, sur les hommes, le pluie descendait, sans se tarir, pauvre égarée, sur les regards et les gestes, les murmures et les silences, communiquait à tous son peut-être, et encore dessinait, en traits dans l’air et en gouttes sur le quai, quelque chose d’évanescent et de subtil comme l’homme sur la Terre.

      La pluie renversée, traversée, écoulée, honorée, mille gouttes de pluie comme on offre des fleurs, pluie qui s’égrène comme des pétales doux et soyeux à l’odeur suave, pluie d’été sur les cœurs mouillés, comme une douche qui les lave, les rince, les blanchit et les prépare.

Eliette Abécassis, Clandestin, Albin Michel, p. 147-150.

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