Saisissement

Mercredi 20 juillet 2011

Sortant de la galerie Kamel Mennour (Paris, 6ème), qui exposait récemment des œuvres d’Anish Kapoor  en prolongement de son Leviathan pour Monumenta 2011, je me suis demandée si un texte pouvait avoir autant d’effet que ces œuvres-là. Traduire leur force. Ces œuvres qui semblent vivantes dans la pièce, qui redéfinissent l’espace, la perception, le temps, qui vibrent et qui ne sont vraiment elles que dans le réel. Presque comme des « praticables » de Soto, elles ne peuvent pas se transposer par la photo (ou alors juste comme un souvenir de ce moment rare passé à les contempler). La musique pourrait avoir cette force me disais-je en rentrant, ou un texte accompagné de musique… ou tout simplement un texte oralisé, un texte lu, à la frontière du théâtre. C’est Novarina qui définit le mieux pour moi tout ce travail-là.

J’écris par les oreilles. Pour les acteurs pneumatiques.

Les points, dans les vieux manuscrits arabes, sont marquée par des soleils respiratoires… Respirez, poumonez ! Poumoner, ça veut pas dire déplacer de l’air, gueuler, se gonfler, mais au contraire avoir une véritable économie respiratoire, user tout l’air quon prend, tout l’dépenser avant d’en reprendre, aller au bout du souffle, jusqu’à la constriction de l’asphyxie finale du point, du point de la phrase, du poing qu’on a au côté après la course.

Bouche, anus, sphincter. Muscles ronds fermant not’tube. L’ouverture et la fermeture de la parole. Attaquer net (des dents, des lèvres, de la bouche musclée) et finir net (air coupé). Arrêter net. Mâcher et manger le texte. Le spectateur aveugle doit entendre croquer et déglutir, se demander ce que ça mange, là-bas, sur ce plateau. Qu’est-ce qu’ils mangent ? Ils se mangent ? Mâcher ou avaler. Mastication, succion, déglutition. Des bouts de texte doivent être mordus, attaqués méchamment par les mangeuses (lèvres, dents) ; d’autres morceaux doivent être vite gobés, déglutis, engloutis, aspirés, avalés. Mange, gobe, mange, mâche, poumone sec, mâche, mastique, cannibale ! Aie, aie !… Beaucoup du texte doit être lancé d’un souffle, sans reprendre son souffle, en l’usant tout. Tout dépenser. Pas garder ces p’tites réserves, pas avoir peur de s’essouffler. Semble que c’est comme ça qu’on trouve le rythme, les différentes respirations, en se lançant en chute libre. Pas tout couper, tout découper en tranches intelligentes, en tranches intelligibles – comme le veut la diction habituelle française d’aujourd’hui où le travail de l’acteur consiste à découper son texte en salami, à souligner certains mots, les charger d’intentions, à refaire en somme l’exercice de segmentation de la parole qu’on apprend à l’école : phrase découpée en sujet-verbe-complément d’objet, le jeu consistant à chercher le mot important, à souligner un membre de phrase, pour bien montrer qu’on est un bon élève intelligent – alors que, alors que, alors que, la parole forme plutôt quelque chose comme un tube d’air, une colonne à échappée irrégulière, à spasmes, à vanne, à flots coupés, à fuite, à pression.

Où c’est qu’il est l’coeur de tout ça ? Est-ce que c’est l’coeur qui pompe, fait circuler tout ça ? Le coeur de tout ça, il est dans l’fond du ventre, dans les muscles du ventre. Ce sont les mêmes muscles du ventre qui, pressant boyaux et poumons, nous servent à déféquer ou à accentuer la parole. Faut pas faire les intelligents, mais mettre les ventres, les dents, les machoires au travail.

[…]

Le spectateur vient voir l’acteur s’exécuter. Cette dépense inutile lui active la circulation des sangs, pénètre à neuf ses vieux circuits. Un spectacle n’est pas un bouquin, un tableau, un discours, mais une durée, une dure épreuve des sens : ça veut dire que ça dure, que ça fatigue, que c’est dur pour nos corps, tout ce boucan. Faut qu’ils en sortent, exténués, pris du fou-rire inextinguible et épatant.

L’acteur n’est pas au centre il est le seul endroit où ça se passe et c’est tout. Chez lui que ça se passe et c’est tout. Pourvu qu’on cesse de lui faire prendre son corps pour un télégraphe intelligent à transmettre, de cervelle cultivée à cervelle policée, les signaux chics d’la mise en rond des gloses du jour. Pourvu qu’il travaille son corps dans l’centre. Qui se trouve quelque part. Dans l’comique. Dans les muscles du ventre. Dans les accentueurs-rythmiciens. Là d’où s’expulse la langue qui sort, dans l’endroit d’éjection, dans l’endroit d’l’expulsion de la parole, là d’où elle secoue le corps tout entier.

[…]

Faut des acteurs d’intensité, pas des acteurs d’intention. Mettre son corps au travail. Et d’abord, matérialistement, renifler, mâcher, respirer le texte. C’est en partant des lettres, en butant sur les consonnes, en soufflant les voyelles, en mâchant, en mâchant ça fort, qu’on trouve comment ça se respire et comment c’est rythmé. Semble même que c’est en se dépensant violemment dans le texte, en y perdant souffle, qu’on trouve son rythme et sa respiration. Lecture profonde, toujours plus basse, plus proche du fond. Tuer, exténuer son corps premier pour trouver l’autre corps, autre respiration, autre économie – qui doit jouer. Le texte pour l’acteur une nourriture, un corps. Chercher la musculature de c’vieux cadavre imprimé, ses mouvements possibles, par où il veut bouger : le voir p’tit à p’tit s’ranimer quand on lui souffle dedans, refaire l’acte de faire le texte, le ré-écrire avec son corps.

Valère Novarina, Lettre aux acteurs, dans Le théâtre des paroles, Actes Sud, 1989

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