Liste

Lundi 11 juillet 2011

L’été laisse quelques miettes de temps

pour feuilleter à nouveau des recueils balisés de marques, souvenirs, tickets de métro-marque-page,

pour relire des passages adorés,

retrouver des personnages amis.

Une petite cueillette chez Aragon :


Tu m’as trouvé comme un caillou que l’on ramasse sur la plage

Comme un bizarre objet perdu dont nul ne peut dire l’usage

Comme l’algue sur un sextant qu’échoue à terre la marée

Comme à la fenêtre un brouillard qui ne demande qu’à entrer

Comme le désordre d’une chambre d’hôtel qu’on a pas faite

Un lendemain de carrefour dans les papiers gras de la fête

Un voyageur sans billet assis sur le marchepied du train

Un ruisseau dans leur champ détourné par les mauvais riverains

Une bête des bois que les autos ont prise dans leurs phares

Comme un veilleur de nuit qui s’en revient dans le matin blafard

Comme un rêve mal dissipé dans l’ombre noire des prisons

Comme l’affolement d’un oiseau fourvoyé dans la maison

Comme au doigt de l’amant trahi la marque rouge d’une bague

Une voiture abandonnée au beau milieu d’un terrain vague

Comme une lettre déchirée éparpillée au vent des rues

Comme le hâle sur les mains qu’a laissé l’été disparu

Comme le regard égaré de l’être qui voit qu’il s’égare

Comme les bagages laissés en souffrance dans une gare

Comme une porte quelque part ou peut-être un volet qui bat

Le sillon pareil du cœur et de l’arbre ou la foudre tomba

Une pierre au bord de la route en souvenir de quelque chose

Un mal qui n’en finit pas plus que la couleur des ecchymoses

Comme au loin sur la mer la sirène inutile d’un bateau

Comme longtemps après dans la chair la mémoire du couteau

Comme le cheval échappé qui boit l’eau sale d’une mare

Comme un oreiller dévasté par une nuit de cauchemars

Comme une injure au soleil avec de la paille dans les yeux

Comme la colère à revoir que rien n’a changé sous les cieux

Tu m’as trouvé dans la nuit comme une parole irréparable

Comme un vagabond pour dormir qui s’était couché dans l’étable

Comme un chien qui porte un collier aux initiales d’autrui

Un homme des jours d’autrefois rempli de fureur et de bruit

Louis Aragon, Le roman inachevé, p. 175-175, « Poésie », Gallimard

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