Fin du voyage, début d’un autre…

Lundi 4 juillet 2011

Pour clore cette série de 4 extraits de Littoral inaugurant l’été, voici un autre monologue du père, avant même que la solution de lester son corps avec le poids des noms ne s’impose, avant le bain de son corps dans la mer. Ce chant n’est pas à la toute fin de la pièce,  mais il l’annonce.

Au moment donc où une page se tourne pour moi et en guise de conclusion au parcours dans ce texte (il y a tant de beaux extraits… mais à chacun de lire et relire pour les trouver désormais) :

Pendant le baiser de Wilfrid et Joséphine.

LE PÈRE. Mon odyssée s’achève.

Je reviens au port.

Mon pays m’a conduit  à mon pays.

Mon chemin fut long, mais la récompense est grande.

J’entends les mugissement des vagues

Qui s’entrelacent jusqu’au rivage.

Je les entends, les vagues,

Haleter, haleter, haleter, haleter, haleter

Haleter vers la jouissance qui ne viendra jamais.

Qu’il est bon d’être là.

Entendre la mer se soulever de colère,

Folle de désir,

Imaginer qu’elle est le sexe du monde tourné vers le ciel,

Puis,

Plonger dans ses profondeurs,

S’enfoncer plus loin encore,

Là où personne jamais n’a su aller,

Descendre, descendre, descendre, descendre,

Descendre encore jusqu’au silence de Dieu,

Puis,

Juste avant la noyade,

Remonter émerveillé vers la surface et plus loin encore,

Vers le ciel,

Vers l’autre profondeur,

Être pourfendu par le soleil,

Lutter contre le vent,

S’élever avec les vagues,

Courir sur les flots,

Pour aller s’écrouler, épuisé d’amour.

Tout cela n’est plus pour moi.

Désormais,

Je resterai debout tendu vers l’infini

Qui va jusqu’en haut, jusqu’en bas,

Que l’on peut deviner

Au nord, au sud, à l’est, à l’ouest,

Je resterai ébahi

Avec l’impossibilité de pouvoir aller plus loin.

J’aurais tant voulu, vivant, pouvoir marcher sur l’eau moi aussi.

Et poursuivre le chemin

Pour découvrir la sensation

Que peuvent éprouver

Les baleines, les dauphins, les requins et les tortues géantes

Lorsqu’elles remontent à la surface.

Il ne me reste plus qu’à espérer que mon corps,

Une fois lancé à la mer,

Voyagera jusqu’à ces rochers que l’on appelle récifs

Qui m’accrocheront

Et là,

Bien ancré par mes racines aux racines des algues,

Je deviendrai l’ami des poulpes, des oursins et des étoiles de mer.

Car je ne veux pas que mon corps parte à la dérive,

Je ne veux pas, je ne veux pas.

Comme je suis inquiet aujourd’hui.

La mer est là et je suis inquiet.

Où est donc la lune ce soir ?

Je suis inquiet.

Wajdi Mouawad, Littoral (Littoral, 42. Récitatif II, p. 95-97, Léméac Actes Sud-Papiers)

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