Rêve

Lundi 11 avril 2011

Dans le premier pot-pourri de textes de l’Avent, Roméo et Juliette figuraient déjà en bonne place… mais je n’ai pas encore cité la tirade de Mercutio,  évoquant un rêve, avant d’entrer au bal des Capulet, tandis que Roméo, sombre, souhaite porter le flambeau et refuser la danse…

C’est pourtant le ballet de Noureev sur la musique de Prokofiev qui m’a remis cette scène en mémoire, et m’incite à confesser une énième collection : celle des Roméo et Juliette. Je n’ai pas eu l’occasion de voir la pièce in extenso au théâtre, mais que de belles évocations au Footsbarn, en impro au TAP à Poitiers, sur la glace, en musique, au cinéma … et maintenant,  dansée, à l’opéra !


Acte I, scène 4

Une place sur laquelle est située la maison de Capulet.

Entrent Roméo, costumé ; Mercutio, Benvolio, avec cinq ou six autres masques ; des gens portant des torches, et des musiciens.

ROMÉO. – Voyons, faut-il prononcer un discours pour nous excuser ou entrer sans apologie ?

BENVOLIO. – Ces harangues prolixes ne sont plus de mode. Nous n’aurons pas de Cupidon aux yeux bandés d’une écharpe, portant un arc peint à la tartare, et faisant fuir les dames comme un épouvantail ; pas de prologue appris par cœur et mollement débité à l’aide d’un souffleur pour préparer notre entrée. Qu’ils nous estiment dans la mesure qu’il leur plaira ; nous leur danserons une mesure, et nous partirons.

ROMÉO. – Qu’on me donne une torche ! Je ne suis pas en train pour gambader ! Sombre comme je suis, je veux porter la lumière.

MERCUTIO. – Ah ! mon doux Roméo, nous voulions que vous dansiez.

ROMÉO. – Non, croyez-moi : vous avez tous la chaussure de bal et le talon léger : moi, j’ai une âme de plomb qui me cloue au sol et m’ôte le talent de remuer

MERCUTIO. – Vous êtes amoureux ; empruntez à Cupidon ses ailes, et vous dépasserez dans votre vol notre vulgaire essor.

ROMÉO. – Ses flèches m’ont trop cruellement blessé pour que je puisse m’élancer sur ses ailes légères ; enchaîné comme je le suis, je ne saurais m’élever au-dessus d’une immuable douleur, je succombe sous l’amour qui m’écrase.

MERCUTIO. – Prenez le dessus et vous l’écraserez : le délicat enfant sera bien vite accablé par vous.

ROMÉO. – L’amour, un délicat enfant ! Il est brutal, rude, violent ! il écorche comme l’épine.

MERCUTIO. – Si l’amour est brutal avec vous, soyez brutal avec lui ; écorchez l’amour qui vous écorche, et vous le dompterez. (Aux valets. ) Donnez-moi un étui à mettre mon visage ! (Se masquant. ) Un masque sur un masque ! Peu m’importe à présent qu’un regard curieux cherche à découvrir mes laideurs ! Voilà d’épais sourcils qui rougiront pour moi !

BENVOLIO. – Allons, frappons et entrons ; aussitôt dedans, que chacun ait recours à ses jambes.

ROMÉO. – À moi une torche ! Que les galants au cœur léger agacent du pied la natte insensible. Pour moi, je m’accommode d’une phrase de grand-père : je tiendrai la chandelle et je regarderai … À vos brillants ébats mon humeur noire ferait tache.

MERCUTIO. – Bah ! la nuit tous les chats sont gris ! Si tu es en humeur noire, nous te tirerons, sauf respect, du bourbier de cet amour où tu patauges jusqu’aux oreilles… Allons vite. Nous usons notre éclairage de jour…

ROMÉO. – Comment cela ?

MERCUTIO. – Je veux dire, messire, qu’en nous attardant nous consumons nos lumières en pure perte, comme des lampes en plein jour … Ne tenez compte que de ma pensée : notre mérite est cinq fois dans notre intention pour une fois qu’il est dans notre bel esprit.

ROMÉO. – En allant à cette mascarade, nous avons bonne intention, mais il y a peu d’esprit à y aller.

MERCUTIO. – Peut-on demander pourquoi ?

ROMÉO. – J’ai fait un rêve cette nuit.

MERCUTIO. – Et moi aussi.

ROMÉO. – Eh bien ! qu’avez-vous rêvé ?

MERCUTIO. – Que souvent les rêveurs sont mis dedans !

ROMÉO. – Oui, dans le lit où, tout en dormant, ils rêvent la vérité.

MERCUTIO. – Oh ! je vois bien, la reine Mab vous a fait visite. Elle est la fée accoucheuse et elle arrive, pas plus grande qu’une agate à l’index d’un alderman, traînée par un attelage de petits atomes à travers les nez des hommes qui gisent endormis. Les rayons des roues de son char sont faits de longues pattes de faucheux ; la capote, d’ailes de sauterelles; les rênes, de la plus fine toile d’araignée ; les harnais, d’humides rayons de lune. Son fouet, fait d’un os de griffon, a pour corde un fil de la Vierge. Son cocher est un petit cousin en livrée grise, moins gros de moitié qu’une petite bête ronde tirée avec une épingle du doigt paresseux d’une servante. Son chariot est une noisette, vide, taillée par le menuisier écureuil ou par le vieux ciron, carrossier immémorial des fées. C’est dans cet apparat qu’elle galope de nuit en nuit à travers les cerveaux des amants qui alors rêvent d’amour sur les genoux des courtisans qui rêvent aussitôt de courtoisies, sur les doigts des gens de loi qui aussitôt rêvent d’honoraires, sur les lèvres des dames qui rêvent de baisers aussitôt ! Ces lèvres, Mab les crible souvent d’ampoules, irritée de ce que leur haleine est gâtée par quelque pommade. Tantôt elle galope sur le nez d’un solliciteur, et vite il rêve qu’il flaire une place ; tantôt elle vient avec la queue d’un cochon de la dîme chatouiller la narine d’un curé endormi, et vite il rêve d’un autre bénéfice ; tantôt elle passe sur le cou d’un soldat, et alors il rêve de gorges ennemies coupées, de brèches, d’embuscades, de lames espagnoles, de rasades profondes de cinq brasses, et puis de tambours battant à son oreille ; sur quoi il tressaille, s’éveille, et, ainsi alarmé, jure une prière ou deux, et se rendort. C’est cette même Mab qui, la nuit, tresse la crinière des chevaux et dans les poils emmêlés durcit ces nœuds magiques qu’on ne peut débrouiller sans encourir malheur. C’est la stryge qui, quand les filles sont couchées sur le dos, les étreint et les habitue à porter leur charge pour en faire des femmes à solide carrure. C’est elle …

ROMÉO. – Paix, paix, Mercutio, paix. Tu nous parles de riens !

MERCUTIO. – En effet, je parle des rêves, ces enfants d’un cerveau en délire, que peut seule engendrer l’hallucination, aussi insubstantielle que l’air, et plus variable que le vent qui caresse en ce moment le sein glacé du nord, et qui, tout à l’heure, s’échappant dans une bouffée de colère, va se tourner vers le midi encore humide de rosée !

BENVOLIO. – Ce vent dont vous parlez nous emporte hors de nous-mêmes : le souper est fini et nous arriverons trop tard.

ROMÉO. – Trop tôt, j’en ai peur ! Mon âme pressent qu’une amère catastrophe, encore suspendue à mon étoile, aura pour date funeste cette nuit de fête, et terminera la méprisable existence contenue dans mon sein par le coup sinistre d’une mort prématurée. Mais que celui qui est le nautonier de ma destinée dirige ma voile !… En avant, joyeux amis !

BENVOLIO. – Battez, tambours ! (Ils sortent. )

 

Roméo et Juliette, William Shakespeare, 1599,

traduction de François-Victor Hugo

 


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