Irlande

Jeudi 31 mars

En clin d’œil à ma lectrice préférée (merci !), parce que c’est l’heure, un texte découvert par les oreilles, dans la traduction de Françoise Morvan si fidèle au gaélique de Synge.

Pegeen, la fille de l’aubergiste, se retrouve ici seule avec Christy Mahon. Ce dernier passe pour un héros fuyant la justice, pour avoir tué un père autoritaire dont les projets de mariage le concernant  ne lui convenaient pas.  Pourtant, le prétendu parricide se révèlera avoir parlé un peu vite, ce qui ne l’empêche pas de faire tourner toutes les têtes des filles, celle de Pegeen en premier lieu.

 

« PEGEEN (toute radieuse, lui essuyant le visage avec son châle) : Ah bien, t’es un crack, tu vas voir la grande vie que tu auras de ce jour-ci que tu as gagné toute cette masse de prix à suer comme ça dans le soleil de midi !

CHRISTY (la regardant avec ravissement) : J’aurais la grande vie si je gagne le prix d’honneur que je veux là maintenant, et ce prix, c’est ta promesse de se marier dans deux semaines, une fois nos bans publiés.

PEGEEN (s’écartant de lui) : Tu es bien hardi de venir me demander ça quand tout le monde savent que tu t’en iras retrouver une fille dans ton pays à quatre – cinq mois d’ici quand ton père sera vermoulu.

CHRISTY (indigné) : M’en aller de toi, tu dis ? (Il la suit) Non alors, je m’en irais pas, et quand l’air sera chaud, à quatre – cinq mois d’ici, c’est nous deux toi et moi qui s’en iront alors marcher sur le Neifin dans les rosées de la nuit, aux heures que les bonnes odeurs se lèvent, et peut-être bien tu pourras voir la lune nouvelle, toute petite et brillante, couler sur les collines.

PEGEEN (le regardant d’un air badin) : Et c’est cette espèce-là de cour de braconnier que vous me ferez, Christy Mahon, sur les flancs du Neifin, à la nuit tombée ?

CHRISTY : Tu seras pas longtemps à chercher si c’est un braconnier ou un comte en personne qui te fait la cour quand ça tu sentiras mes deux mains tout autour de toi et mes baisers qui écraseront tes lèvres plissées, tellement que j’aurais comme pitié du Seigneur qui est assis tout seul au fond de la nuit des temps sur son trône d’or.

PEGEEN : Une vraie fête que ça sera, Christy Mahon, et n’importe quelle fille marcherait à se fendre le cœur avant de trouver un jeune homme qui serait ta pareille pour l’éloquence, ou la moindre parole.

CHRISTY (encouragé) : Attends de m’entendre quand on sera dans la plaine d’Erris* à marcher au hasard après le Vendredi Saint**, s’arrêter boire au puits et s’embrasser très fort avec nos bouches mouillées ou bien jouer dans une trouée de soleil, et toi tu t’allongerais au milieu de ton collier dans les fleurs de la terre.

PEGEEN (à voix basse, émue par l’inflexion de sa voix) : Je serais jolie comme ça ?

CHRISTY (dans un transport de joie) : Les évêques mitrés te verraient dans ce moment, ils seraient pareils comme les saints prophètes, j’ai idée, qui écartent les barreaux des grilles du paradis pour mettre leurs yeux sur la belle dame Hélène de Troie, et elle, tout au loin, elle fait les cent pas, un bouquet de fleurs dans son grand châle d’or.

PEGEEN (avec une réelle tendresse) : Qu’est-ce que j’ai donc, Christy Mahon, pour mériter d’être le passe-temps qu’il faut à un pareil comme toi, avec un tel parler de poète, une telle bravoure de cœur ?

CHRISTY (à voix basse) : Ton cœur à lui tout seul il tient la lumière de sept ciels, et de ce jour-ci tu seras pour moi la lampe d’un ange quand ça je serai loin dans le noir à pêcher le saumon dans l’Owen ou le Carrowmore.

PEGEEN : Si je serais ta femme, j’irais avec toi durant ces nuits-là, Christy Mahon, et tu verrais comme je suis bonne pour amadouer les gardes ou forger des noms drôles aux étoiles de la nuit.

CHRISTY : Avec moi ? Pour prendre ta mort dans les grêles ou les brouillards de l’aube.

PEGEEN : Tous les deux, on irait vite s’abriter dans un buisson serré (avec un sursaut de frayeur), mais peut-être bien ça n’est que du parlage ce qu’on dit là, parce que, cette maison-ci, ça ferait une bien pauvre place à toit de chaume pour tenir dedans un beau garçon comme toi.

CHRISTY (l’entourant de son bras) : Je serais pas un bon chrétien, c’est sur mes deux genoux que j’irais dire mes prières à chaque brin de chaume du toit sur ta tête et à chaque galet de l’allée sous tes pieds.

PEGEEN (toute radieuse) : Si c’est la vérité, de ce jour-ci je brûlerai des cierges aux miracles de Dieu qui t’ont amené du sud aujourd’hui, et moi qui ait mes robes toutes prêtes achetées, je peux te marier là sans attendre.

CHRISTIE : C’est miracle et c’est vérité. Et tant de temps que j’ai passé à trimer là-bas, tant de temps à marcher, sans savoir d’en rien que tout ce temps-là je m’approchais de ce jour béni.

PEGEEN : Et moi, jeune fille, qui était souvent tentée de m’en partir sur les mers et de me marier avec un juif avec dix barils d’or, sans savoir d’en rien qu’y en avait un pareil comme toi qui s’approchait comme les étoiles de Dieu.

CRHISTY : Et dire qu’y a des années que j’entends des femmes parler ces paroles-là aux pires bon dieu d’idiots et que c’est la première fois que j’entends une voix pareille comme la tienne parler tout doucement pour mon plaisir à moi.

PEGEEN : Et dire que c’est moi qui parle doucement, Christy Mahon, moi qui suis la terreur des sept cantons avec la langue que j’ai. Ah bien, le cœur est un prodige, et j’ai idée que de ce jour-ci, nous deux, jamais nous n’aurons nos pareils dans le comté de Mayo comme galants amoureux. »

 

* Sur les flancs du Neifin, dans la plaine d’Erris : mont Neifin et plaine d’Erris à l’extrême ouest du Connaught.

** L’une des allusions scandaleuses de la pièce : le Carême est un temps de chasteté pour les catholiques.

 

John Millington Synge, Le baladin du monde occidental (le beau parleur des terres de l’ouest), traduction de Fraçoise Morvan, Actes Sud, « Babel », p. 230-233.

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Une Réponse

  1. ln

    J’adore ! Merci, tu es adorable !

    31/03/2011 à 20:40

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