Exercices de deuil

Lundi 28 mars

Dans l’Avent (le billet du 14 décembre) j’ai déjà raconté dans quelles circonstances j’avais rencontré les textes , le souffle d’Arnaud Cathrine. Ça avait commencé par Exercices de deuil, qui n’était pas encore présent ici. C’est un texte que j’aime, qui m’a touchée, que je réécoute avec plaisir et émotion mais j’ai beaucoup hésité sur le choix du passage et sur la pertinence d’en donner un extrait ici.  Seulement voilà, c’est une voix qui m’accompagne au fond de ma besace, il devait donc être là.

« Je me suis acheté un appartement à Potsdamer Platz. J’en ai pris pour quinze ans de remboursement. Ils ont tous trouvé ça incompréhensible ici. Dans le même temps, je me suis procuré un vélo pour sortir le soir à Kreuzberg, et voilà.

J’aimerais beaucoup t’emmener à Potsdamer Platz qu’ils jugent tous ignoble. Tu ne reconnaîtrais rien – l’avant saillant d’un paquebot de verre flotte près d’un gratte-ciel en brique rouge comme tu dois en voir partout à New York. Ils veulent en faire un quartier résidentiel et personne n’y croit. Sauf moi. Qui m’en fous à vrai dire, et me sens très bien au milieu de ce fatras délirant, couvert de grues et de gravats à longueur de temps.

L’immense terrain vague où nous déambulions des heures en répétant nos textes a disparu. J’y suis resté, délaissant la petite chambre de la Danziger Strasse que tu as connue.

 

Évidemment je regrette Penzlauer Berg, le bar de la Kultur Brauerei où nous nous attardions des heures, les yeux collés à la haute cheminée d’ancienne brasserie, enchaînant les pintes à un rythme qui, des années plus tard, nous aurait laissés bedonnants. Helmholtz Platz me manque, ses grands arbres et ses innombrables terrasses de café ; le tram aussi, qui nous ramenait le soir, les yeux lourds mais le cœur allégé par l’ivresse.

À Potsdamer Platz, j’ai l’impression d’avoir quitté Berlin, moi aussi. Mais je ne pouvais pas rester sans toi.

Ils me jugent comme ils t’ont jugé – une sorte de traître qui a quitté son pays, un exilé quine ressent pas le moindre désir d’y retourner.

 

Et qu’as-tu trouvé à New York ? As-tu seulement trouvé ?

 

Un matin, j’ai été tenté de te rejoindre. Je me suis imaginé dénichant ton adresse américaine. On prenait un billet pour San Francisco, on se louait une chambre bon marché et on dévalait les pentes de la ville jusqu’aux plages de galets embrumées.

Moi aussi, j’aimerais bien voir un autre ciel que celui de Berlin. Je me contente de rouler à vélo dans Tiergarten. Je récite mes textes seul.

Mais après tout, que vois-tu du ciel à New York ? »

Arnaud Cathrine, Exercices de deuil, « Potsdamer Platz (Berlin) »,

Verticales, collection « minimales », 2004, p. 21-23.

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