Un conte au théâtre

Lundi 14 mars

Joël Pommerat confie en fin d’ouvrage avoir écrit cette pièce pour intéresser sa fille, Agathe, sept ans, à son travail sur le plateau des théâtres. Il a alors choisi de réécrire le Petit Chaperon Rouge, fasciné depuis toujours par ce conte, auquel se mêlaient des souvenirs de récits d’enfance de sa propre mère. Il pressentait aussi qu’Agathe pourrait se retrouver dans le personnage de la petite fille.

J’ai eu l’occasion de voir cette pièce aux Ateliers Berthier – théâtre de l’Odéon, qui avait repris le Pinocchio et Le Petit Chaperon Rouge pour les fêtes de fin d’année… des spectacles qui ne sont peut-être pas pour les tous-petits, mais devant lesquels parents et enfants trouvent leur compte, avec plusieurs niveaux de lecture.

C’est le début de la pièce et c’est

L’HOMME QUI RACONTE

Il était une fois une petite fille qui n’avait pas le droit de sortir toute seule de chez elle

ou alors à de très rares occasions

donc

elle s’ennuyait

car elle n’avait ni frère ni sœur

seulement sa maman

qu’elle aimait beaucoup

mais ce n’est pas suffisant.

Alors elle jouait

elle jouait

elle jouait

seule

toute seule.

Elle aurait aimé jouer davantage avec sa mère.

Mais le temps manquait à sa mère pour pouvoir jouer avec elle.

Sa mère disait toujours : le temps me manque.

Il me manque du temps.

Je n’ai pas le temps de jouer avec toi.

La petite fille un jour avait voulu faire un cadeau utile à sa maman

lui offrir du temps

elle lui avait dit : tiens je te donne du temps maman

mais sa mère ne s’était même pas rendu compte du cadeau que lui faisait sa petite fille et tout était resté comme avant.

Parfois la petite fille cherchait par tous les moyens à se faire remarquer mais toujours la maman de la petite fille était tellement occupée qu’elle ne voyait même plus sa petite fille. La petite fille, elle, voyait sa maman, mais sa maman, elle, ne voyait pas sa petite fille.

C’était exactement comme si la petite fille était devenue oui invisible.

Heureusement ce n’était pas tous les jours comme cela.

Certains jours la maman de la petite fille prenait le temps de jouer un peu.

Le jeu préféré de la petite fille c’était quand sa maman jouait à lui faire monstrueusement peur.

C’étaient les jours où la maman de la petite fille avait un peut de temps et où elle était de bonne humeur.

La maman jouait à faire la bête monstrueuse.

Elle faisait tellement bien cela que la petite fille finissait toujours par supplier sa maman de ne plus le faire.

Ne le fais plus disait-elle à sa maman

mais.

Une minute plus tard elle lui redemandait de le faire.

Oui des fois elle criait même

tellement elle avait peur

peur de sa maman qui faisait la bête, la bête monstrueuse.

La petite fille n’aimait pas avoir peur.

La petite trouvait que sa maman était vraiment belle même quand elle devenait une bête.

(…)

[10 pages plus loin, la petite fille a obtenu l’autorisation de sa maman d’aller toute seule chez sa grand-mère lui porter un flan qu’elle a réussi à cuire sans aide. La voilà en chemin dans la forêt, et elle commence à s’inquiéter un peu d’être si seule si loin de chez elle, mais elle continue, aiguillonnée par le désir de paraître une très grande fille « peut-être même déjà un peu femme ». C’est toujours « l’Homme qui raconte »] :


En chemin

la petite fille entendait ses pas résonner sur la route.

Et elle voyait la maison de sa maman et sa maman au loin devenir de plus en plus petites.

Elle était toute seule sur la route maintenant

et elle entendait ses pas résonner.

Il n’y avait plus que son ombre à côté d’elle

son ombre

avec laquelle elle pouvait se sentir encore un peu en sécurité.

Une ombre très belle qui ressemblait par chance un peu à sa maman.

Cette ombre c’était une ombre très jolie

qui la rassurait beaucoup car elle était évidemment un peut plus grande qu’elle.

Le seul problème c’est que cette ombre n’était visible que lorsque le soleil réussissait à passer à travers les grands arbres.

Quand les arbres ne laissaient pas passer le soleil alors cette ombre disparaissait et la laissait toute seule.

(…)

Elle se baissa pour ramasser une petite fraise et la manger en faisant bien attention de ne pas renverser son flan qui était très mou

et vit un écureuil et d’un coup elle se sentit vraiment heureuse d’être là sur la route.

Elle vit également que son ombre était revenue.

elle n’avait plus besoin d’être rassurée car sa peur s’était envolée mais elle était bien contente

quand même de pouvoir voyager accompagnée.

Est-ce que tu vas rester avec moi pendant tout le chemin ?

Avec moi ? dit la petite fille.

Je ne sais pas, dit l’ombre, si tu vas dans le bois sous les grands arbres où il fait sombre presque nuit alors je ne pourrai plus t’accompagner.

Alors je n’irai pas sous les grands arbres, dit la petite fille, comme ça nous resterons ensemble jusqu’à la maison de ma grand-mère.

Et elles continuèrent à avancer sur la route

en continuant à bavarder entre elles comme si elles se connaissaient depuis toujours.

La petite fille eut l’impression que cette ombre avait envie de jouer avec elle.

Pour jouer, elle se mis à essayer de la surprendre. Avec des mouvements de plus en plus inattendus, mais cette ombre n’était vraiment pas si simple à surprendre. Très vite même ce fut l’ombre qui surprenait la petite fille. Et au bout d’un moment ce fut la petite fille qui demanda à l’ombre d’arrêter le jeu, tellement le jeu finissait par la fatiguer.

Cette ombre était vraiment plus rapide et souple qu’elle. Elle pensa même qu’elle se trouvait vraiment lourde en comparaison. Cette ombre était vraiment la plus légère chose qu’elle n’ait jamais rencontrée.

Sans vraiment s’en rendre compte la petite fille s’était un peu avancée sous les arbres, et à la place de son ombre elle ne voyait plus maintenant que des petits insectes qui lui volaient autour.

Elle aperçut aussi deux grands yeux qui avaient l’air d’observer dans sa direction.

Elle pensa qu’elle n’avait jamais rien vu d’aussi beau et elle eut tout de suite envie de s’approcher.

Ce n’était pas une chose ordinaire quelle avait devant elle.

C’était même vraiment une très belle chose cette chose qu’elle avait devant elle.

La petite fille pensa qu’elle avait peur, c’est vrai, mais que cette chose ne ressemblait en rien à la bête monstrueuse qu’elle s’attendait à rencontrer dans les bois, comme le lui avait prédit sa maman, au contraire.

Elle s’approcha.

Elle s’approcha encore.

Elle s’approcha encore et t encore.

Elle s’approcha encore et t encore et encore.

Elle se dit que c’était même un peu agréable d’avoir un petit peu peur de quelque chose qui avait l’air d’être aussi vrai.

Elle se mit à parler.

Et elle eut l’impression que cette chose qui avait l’air d’être un animal, ressemblant finalement un peu à un vrai loup, lui répondait. »

 

Joël Pommerat, Le Petit Chaperon Rouge : théâtre,

publié chez Hekoya jeunesse – Actes Sud Papiers, pages 7-9 et 17-21

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