Mots

Mercredi 5 janvier

Encore un petit Queneau, qui fonctionne pour moi comme un écho de celui de dimanche…

 

La chair chaude des mots

 

Prends ces mots dans tes mains et sens leurs pieds agiles

Et sens leur cœur qui bat comme celui d’un chien

 

Caresse donc leur poil pour qu’ils restent tranquilles

Mets-Ies sur tes genoux pour qu’ils ne disent rien

 

Une niche de sons devenus inutiles

Abrite des rongeurs l’ordre académicien

Rustiques on les dit mais les mots sont fragiles

Et leur mort bien souvent de trop s’essouffler vient

 

Alors on les dispose en de grands cimetières

Que les esprits fripons nomment des dictionnaires

Et les penseurs chagrins des alphadécédés

Mais à quoi bon pleurer sur des faits si primaires

Si simples éloquents connus élémentaires

Prends ces mots dans tes mains et vois comme ils sont faits

 

Raymond Queneau, Le chien à la mandoline, 1958

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