Fratrie

Lundi 3 janvier

C’est par ses nouvelles que j’ai redécouvert Anna Gavalda (en fait déjà lue en jeunesse). Ma préférée de ce recueil Je voudrais que quelqu’un m’attende quelque part s’intitule « Clic-clac ». J’adore ses personnages, un peu cousin des Malaussène, des Morlevant, des Quatre soeurs*, d’autres fratries tendres et loufoques. Ici, on a : le frère aîné responsable qui habite avec ses deux sœurs, deux chipies invétérées à qui il cuisine du poulet au Boursin après des engueulades, le frère aîné amoureux transi de Sarah Briot, sa collègue de bureaule frère aîné timide qui cache un paquet de lingerie pour sa belle dans sa chambre et à qui Myriam et Fanny mettent une honte monumentale en tombant dessus par hasard au cours d’une soirée entre amis… le frère aîné décidé, pas fâché mais vraiment, ça ne peux plus durer…

C’est la fin de la nouvelle.


« Je buvais le soleil devant une bière pression à la terrasse du Café des amis.

On était le 16 juin aux alentours de midi, il faisait beau et ma vie était belle.

J’ai acheté une cage à oiseaux tarabiscotée et pleine de chichis en fer.

Le gars qui m’a vendu ça m’a assuré qu’elle datait du XIXe siècle et qu’elle avait appartenu à une famille très cotée puisqu’on l’avait retrouvée dans un hôtel particulier, intacte et patati et patata et vous réglez comment ?

J’avais envie de lui dire : te fatigue pas mon vieux, je m’en fous.

Quand je suis rentré, ça sentait le Monsieur Propre depuis le rez-de-chaussée.

 

L’appartement était nickel. Pas un grain de poussière. Avec même un bouquet sur la table de la cuisine et un petit mot : « On est au Jardin des Plantes, à ce soir. Bisous. »

J’ai défait ma montre et je l’ai posée sur ma table de nuit. Le paquet Christian Dior était posé à côté comme si de rien n’était.

 

Aaahhh !!! mes chéries…

 

Pour le dîner, je vais vous faire un poulet au Boursin i-nou-bli-able !

Bon, d’abord choisir le vin… et mettre un tablier bien sûr.

Et pour le dessert, un gâteau de semoule avec beaucoup de rhum. Fanny adore ça.

 

Je ne dis pas qu’on s’est pris dans les bras en se serrant très fort, et en secouant la tête comme le font les Américains. Elles m’ont juste un peu souri en franchissant le seuil et j’ai vu dans leur visage toutes les petites fleurs du Jardin des Plantes.

Pour une fois, on n’était pas tellement pressé de débarrasser. Après la débauche de la veille

personne n’avait l’intention de sortir et Mimi nous a servi un thé à la menthe sur la table de la cuisine.

 

– C’est quoi cette cage ? a demandé Fanny.

– Je l’ai achetée aux Puces ce matin à un gars qui ne vend que des cages anciennes… Elle te plaît ?

– Oui.

– Eh bien c’est pour vous.

– Ah bon ! Merci. Mais en quel honneur ? Parce qu’on est pleines de tact et de délicatesse a plaisanté Myriam en se dirigeant vers le balcon avec son paquet de Craven.

– En souvenir de moi. Vous n’aurez qu’à dire que l’oiseau s’est envolé…

– Pourquoi tu dis ça !?

– Je m’en vais les filles.

– Tu t’en vas où ???

– Je vais aller habiter ailleurs.

– Avec qui ???

– Seul.

– Mais pourquoi ? C’est à cause d’hier soir… Ecoute je te demande pardon, tu sais j’avais trop bu

et…

– Non, non t’inquiète pas. Ca n’a rien à voir avec toi.

 

Fanny avait l’air vraiment sonnée et j’avais du mal à la regarder en face.

– T’en as marre de nous ?

– Nan c’est pas ça.

– Ben pourquoi alors ? On sentait que les larmes lui montaient aux yeux.

Myriam était plantée là entre la table et la fenêtre avec sa clope au bec qui pendait tristement.

– Olivier, hé, qu’est-ce qui se passe ?

– Je suis amoureux.

Tu pouvais pas le dire tout de suite espèce de crétin.

Et pourquoi tu nous l’as pas présentée ? Quoi ! T’as peur qu’on la fasse fuir. Tu nous connais

bien mal… Si ? Tu nous connais bien… Ah ?

Elle s’appelle comment ?

Elle est mignonne ? Oui ? Ah merde…

Quoi ? Tu ne lui as presque pas parlé ! Mais t’es con ou quoi ? Oui t’es con ?

Mais non t’es pas con.

Tu ne lui as presque jamais parlé et tu déménages à cause d’elle ? Tu crois pas que tu mets la charrue avant les bœufs ? Tu mets la charrue où tu peux… vu comme ça, évidemment…

Tu vas lui parler quand ? Un jour. D’accord je vois le travail… Elle a de l’humour ? Ah, tant mieux, tant mieux.

Tu l’aimes vraiment ? Tu veux pas répondre ? On t’emmerde ?

T’as qu’à le dire tout de suite.

Tu nous inviteras à ton mariage ? Seulement si on promet d’être sage ?

Qui va me consoler quand j’aurais le cœur en compote ?

Et moi ? Oui va me faire réviser mes cours d’anat ?

Qui va nous chouchouter maintenant ?

Elle est mignonne comment tu disais ?

Tu lui feras du poulet au Boursin ?

Tu vas nous manquer tu sais.

 

J’ai été étonné d’emmener si peu de choses. J’avais loué une fourgonnette chez Kiloutou et un voyage a suffi.

Je ne savais pas si je devais le prendre bien, genre voilà la preuve que tu n’es pas trop attaché aux biens de ce monde mon ami, ou carrément mal, genre regarde mon ami : bientôt trente ans et onze cartons pour tout contenir… Ca ne fait pas bien lourd hein ?

Avant de partir je me suis assis une dernière fois dans la cuisine.

 

Les premières semaines, j’ai dormi sur un matelas à même le sol. J’avais lu dans un magazine que c’était très bon pour le dos.

Au bout de dix-sept jours, j’ai été chez Ikea : j’avais trop mal au dos.

Dieu sait que j’ai retourné le problème dans tous les sens. J’ai même dessiné des plans sur du papier à petits carreaux.

La vendeuse aussi pensait comme moi : dans un logement aussi « modeste » et aussi mal fichu (on aurait dit que j’avais loué trois petits couloirs…), le mieux, c’était un canapé-lit.

Et le moins cher, c’est un clic-clac.

Va pour le clic-clac.

 

J’ai aussi acheté un set-cuisine (soixante-cinq pièces pour 399 francs, essoreuse et râpe à

fromage comprises), des bougies (on ne sait jamais…), un plaid (je ne sais pas, je trouvais que ça faisait chic d’acheter un plaid), une lampe (bof), un paillasson (prévoyant), des étagères (forcément), une plante verte (on verra bien…) et mille autres bricoles (c’est le magasin qui veut ça).

 

Myriam et Fanny me laissaient régulièrement des messages sur le répondeur du genre : Tuuuuut « Comment on allume le four ? » tuuuuuut « On a allumé le four mais maintenant on se demande comment on change un plomb parce que tout a sauté… » tuuuuuuut « On veut bien faire ce que t’as dit mais où t’as rangé la lampe de poche ?… » tuuuuuut « Hé c’est quoi le numéro des pompiers ? » tuuuut…

 

Je crois qu’elles en rajoutaient un peu, mais comme tous les gens qui vivent seuls, j’ai appris à guetter et même à espérer le petit clignotant rouge des messages en rentrant le soir.

Personne n’y échappe je crois.

 

 

Et soudain, votre vie s’accélère drôlement.

Et quand je perds le contrôle de la situation, j’ai tendance à paniquer, c’est bête.

Qu’est-ce que c’est « perdre le contrôle de la situation » ?

Perdre le contrôle de la situation, c’est tout simple. C’est Sarah Briot qui s’amène un matin dans la pièce où vous gagnez votre vie à la sueur de votre front et qui s’assoit sur le bord de votre bureau en tirant sur sa jupe.

Et qui vous dit :

– Elles sont sales tes lunettes non ?

Et qui sort un petit bout de liquette rose de dessous sa jupe et qui essuie vos lunettes avec comme si de rien n’était.

Là, vous bandez si bien que vous pouvez soulever la table (avec un peu d’entraînement évidemment).

– Alors, il paraît que t’as déménagé ?

– Oui, il y a une quinzaine de jours.

(Ffffff respire… tout va bien…)

– T’es où maintenant ?

– Dans le dixième.

– Ah ! c’est marrant moi aussi.

– Ah bon ?!

– C’est bien on prendra le métro ensemble comme ça…

(C’est toujours un début.)

– Tu ne vas pas faire une pendaison de la crémaillère ou un truc dans ce goût-là ?

– Si si ! Bien sûr !

(Première nouvelle.)

– Quand ?

– Eh bien, je ne sais pas encore… Tu sais, on m’a livré mes derniers meubles ce matin alors…

– Pourquoi pas ce soir ?

– Ce soir ? Ah non, ce soir, ce n’est pas possible. Avec tout le bazar et… Et puis je n’ai prévenu

personne et…

– Tu n’as qu’à inviter que moi. Parce que moi, tu sais, je m’en fous du bazar, ça ne peut pas être

pire que chez moi !…

– Ah… ben… ben si tu veux. Mais pas trop tôt alors !?…

– Très bien. Comme ça j’aurais le temps de repasser par chez moi pour me changer… Neuf heures ça te va ?

– Vingt et une heures, très bien.

– Bon, ben, à tout à l’heure alors ?…

Voilà exactement ce que j’appelle « perdre le contrôle de la situation ».

Je suis parti de bonne heure et pour la première fois de ma vie, je n’ai pas remis de l’ordre sur mon bureau avant d’éteindre la lumière.

 

La concierge me guettait, oui ils ont livré vos meubles mais quelle affaire avec le canapé pour monter les six étages !

Merci madame Rodriguez, merci. (Je n’oublierai pas vos étrennes madame Rodriguez…)

 

Trois petits couloirs en forme de champ de bataille ça peut avoir du charme…

Mettre le tarama au frais, réchauffer le coq au vin, à feux doux, d’accord… ouvrir les bouteilles,

dresser une table de fortune, redescendre dare-dare chez l’arabe chercher des serviettes en papier et une bouteille de Badoit, préparer la cafetière, prendre une douche, se parfumer (Eau Sauvage), se curer les oreilles, trouver une chemise pas trop froissée, baisser l’halogène, débrancher le téléphone, mettre de la musique (l’album Pirates de Rickie Lee Jones, tout est possible là-dessus…) (mais pas trop fort), arranger le plaid, allumer les bougies (tiens tiens…), inspirer, souffler, ne plus se regarder dans la glace.

Et les préservatifs ? (Dans le tiroir de la table de nuit, est-ce que ça fait pas trop près ?… et dans la salle de bains, est-ce que ça fait pas trop loin ?…)

Dring, dring.

Peut-on décemment dire que j’ai la situation bien en main ?

 

Sarah Briot est entrée chez moi. Belle comme le jour.

 

Plus tard dans la soirée alors que nous avions bien ri, bien dîné et laissé s’installer quelques silences rêveurs, il était clair que Sarah Briot passerait la nuit dans mes bras.

 

Seulement j’ai toujours eu du mal à prendre certaines décisions et pourtant, c’était vraiment le moment de poser mon verre et de tenter quelque chose.

Comme si la femme de Roger Rabbit était assise tout près de vous et que vous pensiez à votre plan d’épargne-logement…

 

Elle parlait de je ne sais quoi et me regardait du coin de l’œil.

 

Je commençais à me demander vraiment, intensément et posément comment ça s’ouvrait un clic-clac ?

Je pensais que le mieux ce serait de commencer par l’embrasser assez fougueusement puis de la renverser adroitement pour l’allonger sans incident…

Oui mais après… avec le clic-clac ?

 

Je me voyais déjà en train de m’énerver en silence sur un petit loquet tandis que sa langue chatouillait mes amygdales et que ses mains cherchaient mon ceinturon…

Enfin… pour l’instant, ce n’était pas vraiment le cas… elle commençait même à esquiver l’amorce d’un bâillement…

 

Tu parles d’un Don Juan. Quelle misère.

Et puis j’ai pensé à mes sœurs, je riais intérieurement en pensant à ces deux harpies.

On peut dire qu’elles auraient été à la fête si elles m’avaient vu en ce moment avec la cuisse de miss Univers contre ma cuisse et mes soucis domestiques pour ouvrir un canapé-lit de chez Ikea.

 

C’est à ce moment-là que Sarah Briot s’est retournée vers moi et qu’elle m’a dit :

– Tu es mignon quand tu souris.

En m’embrassant.

 

Et là, à cet instant précis, avec 54 kilos de féminité, de douceur et de caresses sur mes genoux, j’ai fermé les yeux, j’ai rejeté ma tête en arrière et j’ai pensé très fort : « Merci les filles ». »

Anna Gavalda, « Clic clac », Je voudrais que quelqu’un m’attende quelque part, 1999

 

* Les Malaussène, Benjamin, Thérèse, le Petit et ses lunettes roses, Clara, tout ça, tout le monde situe, mais pour les autres :

les Morlevant : la fratrie de Oh Boy (Siméon, Venise, Barthélémy dit Bart, Josiane et Morgane) de Marie-Aude Murail,

les Quatre soeurs : Geneviève, Bettina, Hortense et Enid de Malika Ferdjouk.

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