Lapins, terrasse, goûter, bric-à-brac

Vendredi 31 décembre

En ce soir de réveillon, un petit détour par Camerone, ville impossible à situer (comme souvent chez Véronique Ovaldé), si ce n’est sur  une côte, où il fait chaud, très chaud, surtout sur un toit en terrasse au dessus de la ville, carré de béton écrasé de soleil.

« Cet été-là, nous avons passé beaucoup de temps, maman Rose et moi, sur le toit de l’immeuble où nous habitions avec Monsieur Loyal rue du Roi Charles. Nous logions au nord de Camerone sur un flanc de colline, le flanc d’une des cinq collines de Camerone. La ville, comme la lave, dévalait les pentes pour s’agglutiner sur le rivage. Les immeubles de la ville haute étaient blancs, vertigineux et vétustes, témoignant de l’activité balnéaire de l’endroit, en des temps plus cléments. Longtemps Camerone avait été une station de villégiature aux hivers doux et floraux qui attiraient les belles et leurs messieurs fortunés. Puis la population aisée s’était raréfiée –lui préférant des cieux plus exotiques sans doute– et une multitude populaire avait envahi la côte durant les longs étés irrespirables de Camerone.

J’aimais vivre à Camerone parce qu’on y sentait l’iode et le monoï bon marché, parce que sa disgrâce prolétaire lui conférait une sorte de langueur décadente –les vieilles de Camerone arboraient encore des ombrelles en broderie anglaise sur la promenade du bord de mer et s’offusquaient des filles en paréo coton mélangé qui gloussaient par grappes de trois– et j’appréciais par-dessus tout la cuisante attaque du soleil pendant l’impressionnante suite des jours bleus de l’été. Je regardais Camerone fumer du haut du toit de notre immeuble de la rue du Roi Charles, sur cette grande terrasse écrasée de chaleur –quelque chose qui avait trait à la fusion d’un métal, ou alors à un four de souffleur de verre, quelque chose qui modifiait les éléments et les tordait à sa convenance–, je restais près des clapiers parce que j’en goûtais l’odeur et le bruit continu de leur vie minuscule. Je clopinais sur les dalles disjointes gravillons-pris-dans-béton de la terrasse, je gratouillais la mousse des interstices avec mon index –fascinante détermination du végétal à prendre possession d’un territoire si haut perché–, noircissant mon ongle et l’inspectant avec attention afin d’y détecter un monde infime et reptilien. J’étais en général torse nu, avec une culotte défleurie et une cape noire attachée au cou. Ma sueur créait des paysages salés sur la doublure de ma cape. Je les frottais avec de l’eau et du savon le soir pour que cette foutue cape restât impeccable et opérationnelle. J’avais quinze ans. Mais mon âge n’avait pas de sens. J’étais une très vieille dame à l’intérieur –une dame pleine de sagesse, disait maman–, quelqu’un qui savait raisonner, qui paniquait à l’idée du nombre de centimètres qui lui restait à vivre, une dame avec une très ancienne mémoire et des moments de grande confusion. Et vu de l’extérieur j’étais une grosse petite fille qui ne comptait ni grandir, ni avoir ses règles un jour, ni devoir sérieusement penser à aller plus régulièrement à l’école –dans une école normale s’entend–. (Maman aurait ajouté, tu n’es pas grosse, tu n’es pas grosse, tu n’es pas grosse, tu as un sex appeal de folie, fais-moi confiance.)

J’aperçois l’horizon, un horizon de toits terrasse, un bric-à-brac d’antennes de télé, de paraboles, de réservoirs d’eau, de jardins clandestins avec bambous, barricades, bassines pour récupération pluie acide, chaises, caisses repose-pieds, frigo pour bières, générateur turbinant nuit et jour, il y avait aussi les chats errants, les mouettes, les sirènes et les essoufflements du port, le bruit des rues qui montait jusqu’à nous par spasmes paresseux. Je me disais toujours, ils pourraient bien tous attraper la peste, je n’en saurais rien avec mes lapins.

Les lapins étaient tapis à l’ombre de la cheminée, ils bénéficiaient de petits ventilateurs pour leur assurer un minimum d’air, pour qu’ils ne tournent pas de l’œil et continuent de scruter l’horizon toit terrasse tout devant.

Nous nous entendions à merveille, les lapins et moi.

Il arboraient des couleurs chatoyantes, certains portaient le poil long et duveteux, tant et si bien qu’on pouvait croire qu’ils étaient flous, et d’autres avaient l’œil torve ou aveugle et se multipliaient dans l’obscurité. Nous étions envahis par les petits lapins. Alors pour parer à l’invasion –et de ce fait à notre propre élimination–, nous les mangions et, afin d’acheter l’indulgence des habitants de l’immeuble de la rue du Roi-Charles, nous les dépecions et offrions nos écorchés à nos voisins récalcitrants. J’aimais bien manger mes lapins. Ne croyez pas que ça me rendît triste. Ça me permettait de rester toujours avec eux..

La majeure partie de mon temps, je la passais sur la terrasse près de mes lapins que j’allais bientôt manger, assise sur une petite chaise en bois rouge, m’appliquant à chopper un éclat d’océan entre deux bâtiments. Je me laissais complaisamment brûler la rétine quand j’apercevais un tel éclat –sa fulgurance fonçait vers mon œil, miroitait et m’envoûtait, c’était mon trésor qui me brûlait les yeux et me grignotait le nerf otique.

Maman ne restait pas aussi longtemps que moi sur la terrasse, elle vaquait à ses affaires, elle montait par moment pour me signaler qu’elle sortait, qu’elle partait à la boutique, ou que mon goûter était prêt, je la voyais qui surgissait par la trappe, elle était très belle, elle portait un joli sac à main en plastique qui luisait comme si elle l’avait frotté la nuit entière avec un chiffon de feutrine. Parfois elle me demandais, je ne suis pas un petit peu beaucoup trop maquillée ? et je niais en secouant la tête, alors même que je devinais que mon avis n’avait aucune importance, parce que je ne connaissais rien aux femmes ni aux atours des femmes, je ne connaissais que ma terrasse, (l’institut où j’étais parquée certains soirs et le trajet que je faisais parfois seule entre la terrasse et l’institut susdit. Je lui était reconnaissante de m’interroger. Je la regardais partir, j’espérais alors que je lui ressemblerais un jour.

Je laissais le goûter se perdre et dégouliner sur la nappe de la cuisine ou bien parfois j’allais le chercher et me poissais en remontant sur la terrasse. »

Véronique Ovaldé, Déloger l’animal (4, p. 18-21, édition Actes Sud)

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