Spectre

Dimanche 26 décembre

Après Vérone, Alicante, Paris : Florence.

La réécriture de l’Histoire romaine par Lorenzo et le rêve de Marie, sa mère. Des histoires de fantôme.


Acte II, scène 4

Au palais des Soderini. Marie Soderini, Catherine, Lorenzo, assis.


CATHERINE, Tenant un livre

Quelle histoire vous lirai-je, ma mère ?

MARIE

Ma Cattina se moque de sa pauvre mère. Est-ce que je comprends rien à tes livres latins ?

CATHERINE

Celui-ci n’est point en latin, mais il en est traduit. C’est l’histoire romaine.

LORENZO

Je suis très fort sur l’histoire romaine. Il y avait une lois un jeune gentilhomme nommé Tarquin le fils.

CATHERINE

Ah ! c’est une histoire de sang.

LORENZO

Pas du tout ; C’est un Conte de fées, Brutus était un fou, un monomane, et rien de plus. Tarquin était un duc plein de sagesse, qui allait voir en pantoufles si les petites filles dormaient bien.

CATHERINE

Dites-vous aussi du mal de Lucrèce ?

LORENZO

Elle s’est donné le plaisir du péché et la gloire du trépas. Elle s’est laissé prendre toute vive comme une alouette au piège, et puis elle s’est fourré bien gentiment son petit couteau dans le ventre.

MARIE

Si vous méprisez les femmes, pourquoi affectez-vous de les rabaisser devant votre mère et votre sœur ?

LORENZO

Je vous estime, vous et elle. Hors de là, le monde me fait horreur.

MARIE

Sais-tu le rêve que j’ai eu cette nuit, mon enfant ?

LORENZO

Quel rêve ?

MARIE

Ce n’était point un rêve, car je ne dormais pas. J’étais seule dans cette grande salle ; ma lampe était loin de moi, sur cette table auprès de la fenêtre. je songeais aux jours où j’étais heureuse, aux jours de ton enfance, mon Lorenzino. je regardais cette nuit obscure, et je me disais : il ne rentrera qu’au jour, lui qui passait autrefois les nuits à travailler. Mes yeux se remplissaient de larmes, et je secouais la tête en les sentant couler. j’ai entendu tout d’un coup marcher lentement dans la galerie ; je me suis retournée ; un homme vêtu de noir venait à moi, un livre sous le bras: c’était toi, Renzo : « Comme tu reviens de bonne heure ! » me suis-je écriée. Mais le spectre s’est assis auprès de la lampe sans me répondre; il a ouvert son livre, et j’ai reconnu mon Lorenzino d’autrefois.

LORENZO

Vous l’avez vu ?

MARIE

Comme je te vois.

LORENZO

Quand s’est-il en allé ?

MARIE

Quand tu as tiré la cloche ce matin en rentrant.

LORENZO

Mon spectre, à moi ! Et il s’en est allé quand je suis rentré ?

MARIE

Il s’est levé d’un air mélancolique, et s’est effacé comme une vapeur du matin.

LORENZO

Catherine, Catherine, lis-moi l’histoire de Brutus.

CATHERINE

Qu’avez-vous? vous tremblez de la tête aux pieds.

LORENZO

Ma mère, asseyez-vous ce soir à la place où vous étiez cette nuit, et si mon spectre revient, dites-lui qu’il verra bientôt quelque chose qui l’étonnera.

(On frappe.)

 

Alfred de Musset, Lorenzaccio, 1834

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