Au bout du monde

Lundi 20 décembre

À l’heure où le salon de Montreuil a refermé ses portes depuis seulement quelques jours, après avoir laissé entrevoir des merveilles de dessins et de créations, des mines d’histoire, et des trésors de rencontres humaines, la question de la littérature jeunesse est revenue tarauder cet Avent. Évidemment qu’il y a dans mon carnet secret des textes et des albums jeunesse qui m’accompagnent depuis longtemps, au même titre que des poèmes ou des récits « pour grands ». Mais c’est compliqué de les donner ici. Pour une partie d’entre eux, parce qu’ils sont indissociables de la création graphique. Pour une autre, parce que si ce sont des textes jubilatoires, qu’on ne peut pas lâcher avant d’avoir tourné la dernière page, avant de savoir enfin ce qui arrive aux héros, il est très compliqué -j’ai essayé- de n’en donner qu’un passage sans leur enlever cette magie. La force de ces romans réside dans leurs histoires, leur capacité à séduire, faire rire, pleurer. Je ne suis jamais autant tombée amoureuse que dans des livres d’enfants. Ils répondent parfaitement à la définition du roman que donne Perec : « Roman : conduit par le goût des histoires et des péripéties, l’envie d’écrire des livres qui se dévorent à plat ventre sur un lit. (…) C’est le plaisir de faire semblant. »

Alors quand même, il en fallait un, au moins un, pour affirmer la présence de tous les autres. Et aussi parce que, mine de rien, ça représente un bon tiers de ce que je lis tous les ans (bien que ce ne soit pas ici le lieu d’être représentatif de quoi que ce soit).

J’ai légèrement triché : l’incipit du roman qui va suivre a été publié en 2003 chez Bayard Jeunesse, en « Estampille ». Oui. Mais depuis, l’éditeur l’a ressorti aussi « pour les grands » et de fait, les lecteurs se rencontrent sur ce titre, comme sur les suivants de l’auteur, Anne-Laure Bondoux. Et pour l’avoir reçue à la bibliothèque, je peux vous dire que la lecture des premières pages par la critique Josée Lartet-Geffard a accroché dans un même souffle tout l’auditoire, qui aurait bien écouté jusqu’à la fin.

Les Larmes de l’Assassin. C’est le début du roman, donc.

« Ici, personne n’arrivait jamais par hasard. Car ici, c ‘était le bout du monde, ce sud extrême du Chili qui fait de la dentelle dans les eaux froides du Pacifique. Sur cette terre, tout était si dur, si désolé, si malmené par le vent que même les pierres semblaient souffrir. Pourtant, juste avant le désert et la mer, une étroite bâtisse aux murs gris avait surgi du sol : la ferme des Poloverdo.

Les voyageurs qui parvenaient jusque-là s’étonnaient de trouver une habitation. Ils descendaient le chemin et frappaient à la porte pour demander l’hospitalité d’une nuit. Le plus souvent, il s’agissait d’un scientifique, d’un géologue avec sa boîte à cailloux, ou d’un astronome en quête de nuit noire. Parfois, c’était un poète. De temps en temps, un marchand d’aventure en repérage.

Chaque visite, par sa rareté, prenait une allure d’évènement. La femme Poloverdo, mains tremblantes, servait à boire avec une cruche ébréchée. L’homme, lui, se forçait à dire deux mots à l’étranger, pour ne pas paraître trop rustre. Mais il était rustre tout de même, et la femme versait le vin à côté du verre, et le vent sifflait tant sous les fenêtres disjointes qu’on croyait entendre hurler les loups.

Ensuite, quand le voyageur était parti, l’homme et la femme refermaient leur porte avec un soupir de soulagement. Leur solitude reprenait son cours, sur la lande désolée, dans la caillasse et la violence.

L’homme et la femme Poloverdo avaient un enfant. Un garçon né de la routine de leur lit, sans amour particulier, et qui poussait comme le reste sur cette terre, c’est à dire pas très bien. Il passait ses journées à courir après les serpents. Il avait de la terre sous les ongles, les oreilles décollées à force d’être rabattues par les rafales de vent, la peau jaune et sèche, les dents blanches comme des morceaux de sel et s’appelait Paolo. Paolo Poloverdo.

C’est lui qui vit venir l’homme, là-bas, sur le chemin, par un jour chaud de janvier. Et c’est lui qui courut avertir ses parents qu’un étranger arrivait. Sauf que, cette fois-là, ce n’était ni un géologue, ni un marchand de voyages, et encore moins un poète. C’était Angel Allegria. Un truand, un escroc, un assassin. Et lui pas plus que les autres n’arrivait par hasard dans cette maison du bout de la terre. »

Anne-Laure Bondoux, Les larmes de l’Assassin, Bayard Jeunesse, 2003

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2 Réponses

  1. J’aime bien votre manière de présenter les histoires « pour enfants », et j’aime bien cet extrait qui, c’est vrai, donne envie de continuer – j’ai toutefois de la peine avec les romans qui démarrent trop vite, comme il semble être le cas ici.

    26/12/2010 à 22:19

    • @carnetbleu Merci de votre commentaire.
      Pour ce qui est de ce roman, oui, il est vrai que l’on entre tout de suite dans l’histoire, et qu’il est difficile de lâcher « Les larmes de l’assassin » avant la fin. Mais entrer « in medias res » ne signifie pas, pour moi, ici en tout cas, « démarrer trop vite » : les rapports entre les personnages, leurs psychologies respectives, se construisent, se dévoilent et s’étoffent tout du long, accompagnant l’intrigue. Cela nous laisse le temps de s’attacher à eux. Seul le décor et le contexte sont plantés dès les premières lignes.
      J’espère quand même que cet incipit vous aura donné envie de lire la suite, ne serait-ce que pour vérifier si oui, ou non, les choses s’enchaînent trop rapidement 😉

      27/12/2010 à 23:53

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