Antigone, 1

Mercredi 15 décembre

Après les Histoires de frères, une histoire de sœurs… qui trouve quand même son origine dans une querelle de frères.

C’est le début de la pièce, juste après le Prologue, Antigone rentre du dehors au petit matin et rencontre sa nourrice, avant qu’Ismène ne se lève à son tour.

LA NOURRICE

D’où viens-tu ?

ANTIGONE

De me promener, nourrice. C’était beau. Tout était gris. Maintenant, tu ne peux pas savoir, tout est déjà rose, jaune, vert. C’est devenu une carte postale. Il faut te lever plus tôt, nourrice, si tu veux voir un monde sans couleurs.

Elle va passer.

LA NOURRICE

Je me lève quand il fait encore noir, je vais à ta chambre, pour voir si tu ne t’es pas découverte en dormant et je ne te trouve plus dans ton lit !

ANTIGONE

Le jardin dormait encore. Je l’ai surpris, nourrice. Je l’ai vu sans qu’il s’en doute. C’est beau un jardin qui ne pense pas encore aux hommes.

LA NOURRICE

Tu es sortie. J’ai été à la porte du fond, tu l’avais laissée entrebâillée.

ANTIGONE

Dans les champs, c’était tout mouillée, et cela attendait. Tout attendait. Je faisais un bruit énorme toute seule sur la route et j’étais gênée parce que je savais bien que ce n’était pas moi qu’on attendait. Alors j’ai enlevé mes sandales et je me suis glissée dans la campagne sans qu’elle s’en aperçoive…

LA NOURRICE

Il va falloir te laver les pieds avant de te remettre au lit.

ANTIGONE

Je ne me recoucherai pas ce matin

LA NOURRICEA quatre heures ! Il n’était pas quatre heures ! Je me lève pour voir si elle n’était pas découverte. Je trouve son lit froid et personne dedans.

ANTIGONE

Tu crois que si on se levait comme ça tous les matins, ce serait tous les matins aussi beau, nourrice, d’être la première fille dehors ?

LA NOURRICE

La nuit ! C’était la nuit ! Et tu veux me faire croire que tu as été te promener, menteuse ! D’où viens-tu ?

ANTIGONE, a un étrange sourire.

C’est vrai, c’était encore la nuit. Et il n’y avait que moi dans toute la campagne à penser que c’était le matin. C’est merveilleux, nourrice. J’ai cru au jour la première aujourd’hui.

LA NOURRICE

Fais la folle ! Fais la folle ! Je la connais, la chanson. J’ai été fille avant toi. Et pas commode non plus, mais dure tête comme toi, non. D’où viens-tu, mauvaise ?

ANTIGONE, soudain grave.

Non. Pas mauvaise.

LA NOURRICE

Tu avais un rendez-vous, hein ? Dis non, peut-être.

ANTIGONE, doucement.

Oui. J’avais un rendez-vous.

LA NOURRICETu as un amoureux ?

ANTIGONE, étrangement, après un silence.

Oui, nourrice, oui, le pauvre. J’ai un amoureux.

LA NOURRICE, éclate.

Ah ! c’est du joli ! c’est du propre ! Toi, la fille d’un roi ! Donnez-vous du mal ; donnez-vous du mal pour les élever ! Elles sont toutes les mêmes ! Tu n’étais pourtant pas comme les autres, toi, à t’attifer toujours devant la glace, à te mettre du rouge aux lèvres, à chercher à ce qu’on te remarque. Combien de fois je me suis dit : « Mon Dieu, cette petite, elle n’est pas assez coquette ! Toujours avec la même robe, et mal peignée. Les garçons ne verront qu’Ismène avec ses bouclettes et ses rubans et ils me la laisseront sur les bras.» Hé bien, tu vois, tu étais comme ta sœur, et pire encore, hypocrite ! Qui est-ce ? Un voyou, hein, peut-être? Un garçon que tu ne peux pas dire à ta famille : « Voilà, c’est lui que j’aime, je veux l’épouser. » C’est ça, hein, c’est ça ? Réponds donc, fanfaronne !

ANTIGONE, a encore un sourire imperceptible.

Oui, nourrice.

LA NOURRICE

Et elle dit oui ! Miséricorde ! Je l’ai eue toute gamine ; j’ai promis à sa pauvre mère que j’en ferais une honnête fille, et voilà ! Mais ça ne va pas se passer comme ça, ma petite. Je ne suis que ta nourrice, et tu me traites comme une vieille bête ; bon ! mais ton oncle, ton oncle Créon saura. je te le promets !

ANTIGONE, soudain un peu lasse

Oui, nourrice, mon oncle Créon saura. Laisse-moi, maintenant.

(…)

Entre Ismène.

ISMENE

Tu es déjà levée ? Je viens de ta chambre.

ANTIGONE

Oui, je suis déjà levée.

LA NOURRICE

Toutes les deux alors ! … Toutes les deux vous allez devenir folles et vous lever avant les servantes ? Vous croyez que c’est bon d’être debout le matin à jeun, que c’est convenable pour des princesses ? Vous n’êtes seulement pas couvertes. Vous allez voir que vous allez encore me prendre mal.

ANTIGONE

Laisse-nous, nourrice. Il ne fait pas froid, je t’assure ; c’est déjà l’été. Va nous faire du café. (Elle s’est assise, soudain fatiguée) Je voudrais bien un peu de café, s’il te plaît, nounou. Cela me ferait du bien.

LA NOURRICE

Ma colombe ! La tête lui tourne d’être sans rien et je suis là comme une idiote au lieu de lui donner quelque chose de chaud. Elle sort vite.

ISMENE

Tu es malade ?

ANTIGONE

Ce n’est rien. Un peu de fatigue. (Elle sourit) C’est parce que je me suis levée tôt.

ISMENE

Moi non plus, je n’ai pas dormi.

ANTIGONE, sourit encore. Il faut que tu dormes. Tu serais moins belle demain.

ISMENE

Ne te moque pas.

ANTIGONE

Je ne me moque pas. Cela me rassure ce matin, que tu sois belle. Quand j’étais petite, j’étais si malheureuse, tu te souviens ? Je te barbouillais de terre, je te mettais des vers dans le cou. Une fois, je t’ai attachée à un arbre et je t’ai coupé tes cheveux, tes beaux cheveux… (Elle caresse les cheveux d’Ismène) Comme cela doit être facile de ne pas penser de bêtises avec toutes ces belles mèches lisses et bien ordonnées autour de la tête !

ISMENE, soudain.

Pourquoi parles-tu d’autre chose ?

ANTIGONE, doucement, sans cesser de lui caresser les cheveux

Je ne parle pas d’autre chose…

ISMENE

Tu sais, j’ai bien pensé, Antigone.

ANTIGONE

Oui.

ISMENE

J’ai bien pensé toute la nuit. Tu es folle.

ANTIGONE

Oui.

ISMENE

Nous ne pouvons pas.

ANTIGONE, après un silence, de sa petite voix.

Pourquoi ?

ISMENE

Il nous ferait mourir.

ANTIGONE

Bien sûr. A chacun son rôle. Lui, il doit nous faire mourir, et nous, nous devons aller enterrer notre frère. C’est comme ça que ç’a été distribué. Qu’est-ce que tu veux que nous y fassions ?

ISMENE

Je ne veux pas mourir.

ANTIGONE, doucement.

Moi aussi j’aurais bien voulu ne pas mourir.

ISMENE

Ecoute, j’ai bien réfléchi toute la nuit. Je suis l’aînée. Je réfléchis plus que toi. Toi, c’est ce qui te passe par la tête tout de suite, et tant pis si c’est une bêtise. Moi, je suis plus pondérée. Je réfléchis.

ANTIGONE

Il y a des fois où il ne faut pas trop réfléchir.

ISMENE

Si, Antigone. D’abord c’est horrible, bien sûr, et j’ai pitié moi aussi de mon frère, mais je comprends un peu notre oncle.

ANTIGONE

Moi je ne veux pas comprendre un peu.

ISMENE

Il est le roi, il faut qu’il donne l’exemple.

ANTIGONE

Moi, je ne suis pas le roi. Il ne faut pas que je donne l’exemple, moi… Ce qui lui passe par la tête, la petite Antigone, la sale bête, l’entêtée, la mauvaise, et puis on la met dans un coin ou dans un trou. Et c’est bien fait pour elle. Elle n’avait qu’à ne pas désobéir.

ISMENE

Allez ! Allez ! … Tes sourcils joints, ton regard droit devant toi et te voilà lancée sans écouter personne. Ecoute-moi. J’ai raison plus souvent que toi.

ANTIGONE

Je ne veux pas avoir raison.

ISMENE

Essaie de comprendre au moins !

ANTIGONE

Comprendre… Vous n’avez que ce mot-là dans la bouche, tous, depuis que je suis toute petite. Il fallait comprendre qu’on ne peut pas toucher à l’eau, à la belle et fuyante eau froide parce que cela mouille les dalles, à la terre parce que cela tache les robes. Il fallait comprendre qu’on ne doit pas manger tout à la fois, donner tout ce qu’on a dans ses poches au mendiant qu’on rencontre, courir, courir dans le vent jusqu’à ce qu’on tombe par terre et boire quand on a chaud et se baigner quand il est trop tôt ou trop tard, mais pas juste quand on en a envie ! Comprendre. Toujours comprendre. Moi, je ne veux pas comprendre. Je comprendrai quand je serai vieille. (Elle achève doucement.) Si je deviens vieille. Pas maintenant.

ISMENE

Il est plus fort que nous, Antigone. Il est le roi. Et ils pensent tous comme lui dans la ville. Ils sont des milliers et des milliers autour de nous, grouillant dans toutes les rues de Thèbes.

ANTIGONE

Je ne t’écoute pas.

ISMENE

Ils nous hueront. Ils nous prendront avec leurs mille bars, leurs mille visages et leur unique regard. Ils nous cracheront à la figure. Et il faudra avancer dans leur haine sur la charrette avec leur odeur et leurs rires jusqu’au supplice. Et là, il y aura les gardes avec leurs têtes d’imbéciles, congestionnés sur leurs cols raides, leurs grosses mains lavées, leur regard de bœuf -qu’on sent qu’on pourra toujours crier, essayer de leur faire comprendre, qu’ils vont comme des nègres et qu’ils feront tout ce qu’on leur a dit scrupuleusement, sans savoir si c’est bien ou mal… Et souffrir ? Il faudra souffrir, sentir que la douleur monte, qu’elle est arrivée au point où l’on ne peut plus la supporter ; qu’il faudrait qu’elle s’arrête, mais qu’elle continue pourtant et monte encore, comme une voix aiguë… Oh ! je ne peux pas, je ne peux pas…

ANTIGONE

Comme tu as bien tout pensé !

ISMENE

Toute la nuit. Pas toi ?

ANTIGONE

Si, bien sûr.

ISMENE

Moi, tu sais, je ne suis pas très courageuse.

ANTIGONE, doucement.

Moi non plus. Mais qu’est-ce que cela fait ?

Il y a un silence, Ismène demande soudain :

ISMENE

Tu n’as donc pas envie de vivre, toi ?

ANTIGONE, murmure.

Pas envie de vivre… (Et plus doucement encore, si c’est possible.) Qui se levait la première, le matin, rien que pour sentir l’air froid sur sa peau nue ? Qui se couchait la dernière, seulement quand elle n’en pouvait plus de fatigue, pour vivre encore un peu plus la nuit ? Qui pleurait déjà toute petite, en pensant qu’il y avait tant de petites bêtes, tant de brins d’herbe

dans le près et qu’on ne pouvait pas tous les prendre ?

ISMENE, a un élan soudain vers elle.

Ma petite sœur…

ANTIGONE, se redresse et crie.

Ah, non ! Laisse-moi! Ne me caresse pas ! Ne nous mettons pas à pleurnicher ensemble, maintenant. Tu as bien réfléchi, tu dis ? Tu penses que toute la ville hurlante contre toi, tu penses que la douleur et la peur de mourir c’est assez ?

ISMENE, baisse la tête.

Oui.

Jean Anouilh, Antigone, 1946

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