Écrivain

Mardi 14 décembre

J’ai découvert Arnaud Cathrine à cause d’une heureux forfait d’Olivier Cadiot, qui devait donner une performance sonore de son Nid pour quoi faire à l’Escale du Livre, en 2007, à Bordeaux. La lecture a été annulée pour je ne sais quelle raison, et ce sont Arnaud Cathrine et ses Exercice(s) de deuil qui ont pris le créneau sur la petite scène du studio du TnBA, en compagnie de Florent Marchet (le seul que je connaissais alors) et de Antoine Lhouillier.

J’étais assise à côté de Jérôme Lambert, blouson de cuir noir, ému aux larmes, les poings fermés.

Il m’a fallu plusieurs heures pour redescendre mon cœur à sa place. C’était la première fois que je « rencontrais » un écrivain, que j’étais percutée par ses mots prononcés tout haut. Je reparlerai d’Exercice(s) de deuil, et peut-être des autres, parce que j’ai tout lu, évidemment,  lectrice monomaniaque depuis toujours. Les yeux secs, son premier roman, le troisième que je lisais, m’a même accompagnée pendant toute une journée d’étude particulièrement interminable, c’était la première fois que je m’enfonçais aussi soigneusement et voluptueusement dans un fauteuil en velours pour continuer ma lecture en douce en me fichant totalement de ce qui se disait sur scène (et pourtant il y avait eu des exposés bien pires au cours de cette année).

Alors évidemment il ne pouvait pas y avoir de florilège de lectures sans Arnaud Cathrine. Les histoires de frère est un tout petit fascicule, tout en longueur, publié aux éditions du Chemin de fer en 2005.

Des frères, une absence, un deuil, une amitié masculine, un écrivain. La vie et l’écriture.

« La dernière fois que je suis tombé amoureux, je me suis entendu dire : « Je ne te parlerai jamais de tes livres ». Et j’ai trouvé ça plutôt futé et très prometteur. Évidemment ça a fini par faire un trou entre nous… Quand tu passes toutes tes journées à te battre avec un texte et que le visage que tu aimes reste désespérément muet, tu te dis qu’on pourrait aussi bien se scotcher la bouche et ne plus rien se dire, ni même s’embrasser, et c’est ce qui a fini par arriver… Pourquoi je te raconte tout ça ? J’ai haussé les épaules : Parce que c’est intéressant, pas commun… Une histoire d’amour avec un écrivain, c’est comme une histoire avec quelqu’un qui a déjà un enfant, il faut faire avec… »

(…)

« Tu as dit : C’est une drôle de chose de parler à un lecteur. Alors j’étais soulagé à mon tour que tu m’aies cru, la réponse est : non, je ne connais pas tes livres, bien fait de mentir. On a besoin d’être admiré, aimé, terriblement besoin, c’est suffisamment laborieux et éprouvant d’écrire un livre pour qu’on espère obtenir cette récompense qu’est l’admiration et qui touche un nerf beaucoup plus fondamental que la satisfaction narcissique : l’admiration pour un auteur, ça veut dire – oui, tu as le droit d’exister, toi qui en doutais, toi qui pensais n’avoir rien à faire là, tu as droit de cité. C’est une autorisation à exister. Mais voilà : au moment où l’admiration t’accorde droit de cité, elle te sépare du lecteur. Toi, tu deviens une sorte d’intrus, quelqu’un qui a usurpé l’identité du livre et qui se présente sous son nom. Tu es assez étranger à ça. Alors après, tout peut arriver, de vraies rencontres, ou même furtives, mais il n’y a rien de plus étrange q’une conversation, une rencontre, une liaison, une histoire d’amour, avec quelqu’un dont tu ne sais rien et qui a cette avance sur toi : celle d’avoir lu tes livres et celle de l’admiration. L’admiration, Adrien, est la plus belle chose que puisse recevoir un auteur mais elle fausse d’entrée de jeu le pied d’égalité sur lequel n’importe quelle rencontre a besoin de s’appuyer. »

 

Arnaud Cathrine, Les histoires de frère

Advertisements

Une Réponse

  1. Pingback: Exercices de deuil « Inventaire, imagier, reflets

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s