Bérénice, 5

Samedi 11 décembre

Reste à évoquer La chevelure de Bérénice, petit texte précieux publié chez Minuit en 1984. Je l’ai lu séduite à la fois par le titre (attirée par Bérénice), par l’objet (petit cahier de papier) et par l’auteur (je venais de lire et d’étudier La route des Flandres). Il s’agit de la fin du texte, très court, qui donne à suivre le regard du narrateur sur un morceau de côte, de plage, où trois silhouettes de femme cheminent, au milieu de notations de couleurs.


« sous le ciel gris là-bas elles n’étaient plus maintenant que trois points minuscules géranium vert pomme et noir

 

bas noirs aussi quoique jeune

 

peut-être en deuil

 

amies

 

longeant la bordure baveuse des vagues

 

une ligne en festons brunâtre faite de détritus algues morceaux de bois flotté doublait la frange d’écume plus loin une seconde encore mais plus imprécise vestige des tempêtes d’hiver parfois un arbre tout entier avec ses racines griffues convulsives

 

empreintes de leurs pieds nus en forme de guitare allongée étranglée en son milieu couronnée par les marques des cinq orteils perles en creux d’une faible concavité quelquefois à peine marquées plus profondes toutefois pour celle qui avait marché le plus près de l’eau dans la sable plat humide, les contours des empreintes alors très nets formant de petites falaises s’effritant parfois minuscules éboulis, puis les traces disparaissant sur plusieurs mètres lorsqu’une vague plus forte s’était étalée les effaçant complètement d’autres fois elles restaient encore visibles mais comme érodées imprécises cuvettes d’eau à demi comblées les bords mous arrondis un peu d’eau persistant parfois achevant de disparaître bue

 

presque arrivées aux premières maisons du village celle en noir se séparant se dirigeant vers la droite disparaissant derrière les buissons rabougris de tamarins

 

des jardins arrosés parvenait l’odeur de la terre mouillée

 

certains sentent la mer les coquillages d’autres comme si on enfouissait son visage dans la mousse trouvant au-dessous cet âcre et noir parfum d’humus de

 

Conception Incarnation Consuelo Conchita

 

sans doute cet oiseau des sables beige clair sur le dos et au ventre blanc rayé au cri bref marchant très vite entre les herbes comme un rat criant sans doute en faisant vibrer sa langue

 

vieille qui saignait les poulets en la leur coupant avec les mêmes ciseaux rouillés dont elle se servait pour vider les poissons fendant leur ventre blême crissant comme du satin ils agonisaient longuement avec des sursauts des spasmes des moments d’accalmie pendant lesquels le sang tombait goutte à goutte dans le bol puis soudain de soubresauts de furieux battements d’ailes fouettant l’air où volaient des plumes cuivrées

 

portait un tablier quadrillé de fines raies ardoise entre ses genoux elle serrait le bol au fond duquel la lune de sang allait s’agrandissant dans ses efforts pour la maîtriser elle bougea desserra sans doute un instant les genoux le bol manquant de renverser le disque rouge glissant bordé à présent d’un côté par un croissant de porcelaine blanche quoiqu’elle lui maintînt la tête d’une main elle ne pouvait l’empêcher de la secouer parfois si fort que le sang giclait en pluie s’éparpillait poussière de gouttelettes pas plus grosse qu’une tête d’épingle sur la paroi de porcelaine

 

près des barques sardines sans têtes pourries ou desséchées raidies en arc de cercle couvertes de sable gris collé la tête d’un gros poisson avec ses rangées de dents aiguës l’œil vitreux rond noir cerclé d’orange

 

pâtés de langues de rossignols ou quels oiseaux rouge-gorges colibris que les esclaves leur apportaient sur des plats ciselés dans mon esprit d’enfant il me semblait que par l’effet d’un habile mécanisme caché il devait en sortit un gazouillis mélodieux cristallin l’exquis concert de ces oiseaux morts les imaginant (ces pâtés) sous forme de buissons ou de dômes (sans doute par assimilation avec ces globes recouvrant des arbres miniatures peuplés d’oiseaux empaillés et multicolores) hérissés de fines langues pointues triangulaires pourpre foncé comme ces bizarres préservatifs que je vis plus tard exposés dans une vitrine de pharmacien à Barcelone en même temps que des gaines en caoutchouc pour la langue pourvues de languettes roses ou couleur de viande crue

 

arrosés de sauce verte, esclaves cuisiniers que leur maître faisait mettre à mort pour tuer avec eux leur secret

 

buisson de bambous d’où sortait l’assourdissant pépiement des centaines d’oiseaux qui s’y réunissaient le soir avant de s’endormir s’apaisant peu à peu au fur et à mesure que l’obscurité envahissait le jardin parcouru encore de frémissements d’ailes et encore quelques cris discordants de plus en plus espacés de plus en plus faibles puis plus rien

 

elle réapparut au-delà des tamarins maintenant sur la route d’un pas vif une touffe de roseaux la cacha de nouveau puis je la vit passant devant cette ruine de faux style mauresque couleur de pain cuit

 

brise molle du crépuscule froissant encore les feuilles par moments

 

lappant la sueur noire passant leur langue desséchées sur les lèvres ils la suivirent des yeux silencieusement les uns assis d’autres allongés au pied du mur écroulé certains s’étaient déchaussés altérés gisant çà et là comme après une bataille dans leur uniforme couleur de poussière entourés de cette odeur acide de sueur flottant leurs fusils disposés en faisceaux avoir les pieds en fleur expression de fantassin les doigts de pied en éventail cactus un épais buisson de figuiers de barbarie prolongeait le mur auprès duquel se tenaient leurs officiers un peu à l’écart debout certains les bras croisés une jambe à demi pliée portée en avant leurs dos épais carrés encadrés par deux courroies noires luisantes qui passaient par-dessus leurs épaules se raccordaient par des anneaux de métal au ceinturon des guêtres de cuir noir luisantes en forme de bulbes enserraient leurs mollets l’un d’eux avait des moustaches noires comme vernies les pointes du col de leur tunique étaient ornées d’écussons framboise on aurait dit qu’ils étaient tout entiers en carton en cuir bouilli

 

des jardins arrosés arrivait toujours cette odeur âcre fraîche on pouvait voir l’eau stagnant encore dans les sillons entre les rangées de tomates les roseaux dressés en faisceaux dessinant des raies parallèles quelque part on entendait grincer la roue d’une noria

 

les oliviers gris la montagne mauve le ciel safran

 

sans cesser de marcher elle rattacha son peigne, noire dans le crépuscule un moment ses deux bras levés je pus voir les touffes sombres de ses aisselles ses bras levés comme deux cornes un instant le peigne aux dents noires se détachant sur le ciel disparaissant passant deux ou trois fois dans sa chevelure puis elle le planta dedans et rabaissa les bras

 

léchant leurs lèvres desséchées de leur langue poilue

 

une mince fissure jaune souffre séparait là-bas le ciel gris des montagnes plus loin que les barques on pouvait encore les distinguer minuscules taches géranium et jade la mer était du même gris que le ciel la plage grise aussi séparée de l’eau par la bande plus sombre de sable mouillé où la trace de leurs pas s’éloignait à un endroit l’une des traces bifurquait brusquement s’écartant des autres on pouvait la suivre quelques mètres dans la zone de sable humide puis elle disparaissait au-delà de la frange de débris rejetés par les tempêtes de l’hiver où les pieds n’avaient plus laissé dans le sable se que de vagues trous informes confondus parmi la succession chaotique de dunes miniature et de creux laissés là par tous les pieds qui l’avaient foulé

 

enfant roi rose crevette joufflu sur les timbres-poste entouré de dignitaires et d’évêques la tenue de parade des officiers comporte une écharpe de soie bleu-ciel portée en sautoir certains étaient maigres desséchés semblables à des bouts de bois à un moment ils s’écartèrent un peu et au milieu de leur cercle déférent je le vis assis sur une petite butte avec sa tête métallique de scarabée ses mandibules son bec charbonneux dentelé gras ventru informe ses courtes jambes noires pendantes montagne constellée de scintillantes étoiles de rubans moirés aux suaves couleurs de fleurs de sang citron azur cerise grenat couleur d’herbe couleur de crépuscule d’aubes de pervenche safran rubis indigo chatoyant sur le fond sévère immense et vide de sa tunique

 

langue passant et repassant sur les lèvres crevassées et ce dard encre et coquelicot

 

dans la nuit presque tombée je pouvais voir la tache laiteuse de ses cuisses puis elle remit ses bas et tout fut noir sauf la robe de l’enfant toujours assise à côté d’elle sur le sable et la frange d’écume ondulant molle sans bruit Là-bas ils avaient cessé de jouer au ballon et commençaient à s’affairer autour des barques Du côté opposé au couchant le ciel se confondait tout à fait avec la mer par un trou entre les nuages je pus voir la première étoile ses branches avaient l’air de s’allonger et de se raccourcir tour à tour rétractiles

 

celle en noir disparue les deux corsages géranium et vert même plus visibles maintenant »

Claude Simon, La chevelure de Bérénice, 1965

 

 

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