Bérénice, 4

Vendredi 10 décembre

En réalité, c’est par Racine que j’ai commencé ma collection de Bérénices, un jour de BAS* sur la mise en scène… J’étais déjà séduite par ce titre, ce prénom, beaucoup plus ensorcelant qu’un Britannicus ou une Phèdre à mes oreilles.

Cet extrait m’a fait lire et relire la pièce, cachée sous mon oreiller dans une vieille édition Larousse jaunie et moisie.

Ce « cours » m’a fait lire Peter Brook (auquel je n’ai rien compris sur le moment mais qui m’a ouvert des horizons) et  surtout, surtout,  il m’a fait « entrer en théâtre », que je me suis mise à dévorer pour moi, loin des lectures scolaires. Et puis j’ai commencé à vouloir, puis à aller au théâtre entendre et voir les textes.

C’est à la fin de la pièce. Antiochus explique à Titus son amour impossible pour la Reine et les efforts qu’il a fait pour rapprocher les amants malgré la loi de Rome. Bérénice se résout à partir, et s’en explique aux deux princes.

ACTE V, SCÈNE VII

TITUS, BÉRÉNICE, ANTIOCHUS.

(…) ANTIOCHUS

Il est temps que je vous éclaircisse.

Oui, Seigneur, j’ai toujours adoré Bérénice

Pour ne la plus aimer j’ai cent fois combattu :

Je n’ai pu l’oublier ; au moins je me suis tu.

De votre changement la flatteuse apparence

M’avait rendu tantôt quelque faible espérance :

Les larmes de la reine ont éteint cet espoir.

Ses yeux, baignés de pleurs, demandaient à vous voir.

Je suis venu, Seigneur, vous appeler moi-même ;

Vous êtes revenu. Vous aimez, on vous aime ;

Vous vous êtes rendu : je n’en ai point douté.

Pour la dernière fois je me suis consulté ;

J’ai fait de mon courage une épreuve dernière ;

Je viens de rappeler ma raison toute entière :

Jamais je ne me suis senti plus amoureux.

Il faut d’autres efforts pour rompre tant de nœuds :

Ce n’est qu’en expirant que je puis les détruire ;

J’y cours. Voilà de quoi j’ai voulu vous instruire.

Oui, Madame, vers vous j’ai rappelé ses pas.

Mes soins ont réussi, je ne m’en repens pas.

Puisse le ciel verser sur toutes vos années

Mille prospérités l’une à l’autre enchaînées !

Ou, s’il vous garde encore un reste de courroux,

Je conjure les dieux d’épuiser tous les coups,

Qui pourraient menacer une si belle vie,

Sur ces jours malheureux que je vous sacrifie.

BÉRÉNICE, se levant

Arrêtez, arrêtez. Princes trop généreux,

En quelle extrémité me jetez-vous tous deux !

Soit que je vous regarde, ou que je l’envisage,

Partout du désespoir je rencontre l’image.

Je ne vois que des pleurs, et je n’entends parler

Que de trouble, d’horreurs, de sang prêt à couler.

(à TITUS)

Mon coeur vous est connu, Seigneur, et je puis dire

Qu’on ne l’a jamais vu soupirer pour l’empire.

La grandeur des Romains, la pourpre des Césars

N’a point, vous le savez, attiré mes regards.

J’aimais, Seigneur, j’aimais : je voulais être aimée.

Ce jour, je l’avouerai, je me suis alarmée :

J’ai cru que votre amour allait finir son cours.

Je connais mon erreur, et vous m’aimez toujours.

Votre cœur s’est troublé, j’ai vu couler vos larmes.

Bérénice, Seigneur, ne vaut point tant d’alarmes,

Ni que par votre amour l’univers malheureux,

Dans le temps que Titus attire tous ses vœux

Et que de vos vertus il goûte les prémices,

Se voie en un moment enlever ses délices.

Je crois, depuis cinq ans jusqu’à ce dernier jour,

Vous avoir assuré d’un véritable amour.

Ce n’est pas tout : je veux, en ce moment funeste,

Par un dernier effort couronner tout le reste.

Je vivrai, je suivrai vos ordres absolus.

Adieu, Seigneur, régnez : je ne vous verrai plus.

(à ANTIOCHUS)

Prince, après cet adieu, vous jugez bien vous-même

Que je ne consens pas de quitter ce que j’aime,

Pour aller loin de Rome écouter d’autres vœux.

Vivez, et faites-vous un effort généreux.

Sur Titus et sur moi réglez votre conduite.

Je l’aime, je le fuis : Titus m’aime, il me quitte.

Portez loin de mes yeux vos soupirs et vos fers.

Adieu : servons tous trois d’exemple à l’univers

De l’amour la plus tendre et la plus malheureuse

Dont il puisse garder l’histoire douloureuse.

Tout est prêt. On m’attend. Ne suivez point mes pas.

(à TITUS)

Pour la dernière fois, adieu, Seigneur.

ANTIOCHUS

Hélas !

Racine, Bérénice (tragédie), 1670, extrait de l’acte 5, scène 7 (fin de la pièce)

* BAS pour « Besoin, Approfondissement, Soutien », un truc génial du LP(2)I qui permettait de sortir des sentiers battus des programmes une demi-journée tous les 15 jours si on était au clair dans les matières concernées. Rien à voir ac les Bloc Autonomes de Sécurité ou les Bibliothécaires Adjoints Spécialisés (quoique, dans mon cas…)

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