Bérénice, 3

Jeudi 9 décembre

Encore quelques mots de la Bérénice d’Aragon, celle qui ressemble à l’Inconnue de la Seine dont Aurélien possède le visage de plâtre.

« Aurélien croque des chips. Il dit très sérieusement : « Zamora a voulu vous voler votre secret… celui qui vous fait si différente quand vos yeux sont ouverts et quand ils sont fermés… mais voilà, ce secret-là n’est pas pour lui…

– Pour qui est-il ?

– C’est que je voudrais savoir. »

Elle ne répondit pas et ferma les yeux. Il la regardait : « Voilà… voilà… -murmura-t-il.- Le mystère s’opère, Bérénice… Tout le monde au monde peut vous voir ainsi, sauf vous. Sauf vous. Vous êtes alors sans défense. Vous avouez quelque chose que vous teniez caché. C’est la secrète Bérénice… Non, ne rouvrez pas vos beaux yeux noirs… Restez comme cela, livrée… Vous me disiez en venant que je ne vous connais pas… Je ne connais pas l’autre… celle qui a les yeux ouverts… mais celle-ci, la Bérénice aux yeux clos, comme je la connais ! Et depuis longtemps… Ne souriez pas… C’est l’autre qui sourit ainsi… Pas la mienne, ma Bérénice… parce que son sourire à elle… Vous ne me croyez pas  ? Vous viendrez chez moi, et je vous montrerai son sourire. »

p. 252 (édition Gallimard, « Folio »)

Un peu plus loin, Bérénice ayant cassé le moulage de l’Inconnue lors de sa visite à Aurélien, elle lui dépose un paquet contenant le moulage e son propre visage :

« Au premier coup d’oeil il ne comprit pas. Il tenait le masque comme une chose connue, sans le mettre d’aplomb, n’importe comment. Puis, il eut le sentiment étrange que l’Inconnue avait bougé, je veux dire qu’il avait de l’Inconnue comme un instantané bougé, c’était et ce n’était pas le moulage qu’il connaissait si bien. IL eut le sentiment vague de ce que cela signifiait. Il retourna le maque, tenu à deux mains. Il le regarda bien.

Non, ce n’était pas l’Inconnue. On avait cherché, on avait manifestement cherché à rappeler sa coiffure, le découpage du masque, mais c’étaient d’autres traits, la bouche surtout… Bérénice, c’était Bérénice ! Il ne pouvait pas en douter, bien que cette image mortuaire, cette image de plâtre lui apparût comme une Bérénice passée à travers les mystères d’un métamorphose. Si semblable et si dissemblable. Il voyait maintenant combien elle était différente de l’Inconnue, pourquoi il n’avait d’abord pont aperçu la parenté de ces deux visages, pourquoi il avait fallu que d’autres la lui fissent apercevoir. Alors il connaissait trop bien l’Inconnue, lui, et pas assez Bérénice. Les autres n’avaient des deux visages qu’une sensation passagère, suffisante pour s’y tromper, trop superficielle pour apercevoir des différences profondes comme les abîmes du cœur. On ne pouvait pas tromper Aurélien.

Son cœur battait. Il se souvint de la scène où le masque de l’Inconnue était tombé à terre, s’était brisé. Il revoyait le plâtre sur le tapis. Il éprouva la fragilité de cette chose dans ses mains. Il eut peur de la laisser échapper dans son émotion qui le faisait trembler. Il posa sur le lit le visage de Bérénice. Cela lui fit drôle. Il l’avait posé un peu au hasard. IL le reprit, et doucement, comme un criminel il le porta jusqu’à l’oreiller, jusqu’à la place que soulevait le bombé de l’oreiller, sur la soie sombre. Et debout, silencieux, immobile, il regarda longuement Bérénice.

Bérénice aux yeux fermés.

Elle s’était prêtée pour lui à ce jeu tragique. Elle avait été chez le modeleur, elle s’était étendue les yeux fermés… Elle avait eu le plâtre sur les yeux, sur la bouche, sur les narines, à la naissance des cheveux, aux oreilles… Le plâtre partout comme la pâleur de la mort. Sous le plâtre humide qui prenait la matrice de ses traits, elle avait continué de respirer, d’un souffle retenu, elle pensait à lui, elle acceptait pour lui ce désagréable sentiment que doit donner ce travail funèbre… Elle confiait à ce miroir creux et froid la forme périssable d’elle-même. Elle confiait ce message, cet aveu, au plâtre qui séchait ses lèvres, ses lèvres avaient formé, au toucher du plâtre, l’aveu informulé, le baiser quelle n’avait pas donné de ses lèvres vivantes, la matrice de ce baiser. Aurélien regardait avec trouble la moue douloureuse de ces lèvres aux cent petites fentes délicates, ce modèle de pétale, cette expression de désespoir. Ces lèvres qui criaient le désir bafoué, la soif inassouvie. Oh, qu’elle était plus belle que l’Inconnue, qu’elle était plus terrible, plus terriblement Inconnue, Bérénice vivante et morte, absente et présente, enfin vraie ! »

p. 387-388 (édition Gallimard, « Folio »)

Louis Aragon, Bérénice

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