« Bien entendu, on lit avec son corps* »

Samedi 4 décembre

La poésie devrait toujours se lire à voix haute, mais certains textes plus que d’autres.  J’ai découvert le  Roumain Ghérasim Luca au détour d’un cheminement qui entrelaçait les blasons de la Renaissance, Breton,  Rabelais,  Ponge,  Beckett, Valère Novarina… Ce poème  joue avec les assonances et allitérations  pour dresser un inventaire du corps, ce corps qui doit s’engager physiquement pour lire le poème, souffler, le faire résonner.

« L’ÉCHO DU CORPS »

prête-moi ta cervelle
cède-moi ton cerveau
ta cédille ta certitude
cette cerise
cède-moi cette cerise
ou à peu près une autre
cerne-moi de tes cernes
précipite-toi
dans le centre de mon être
sois le cercle de ce cercle
le triangle de ce cercle
la quadrature de mes ongles
sois ceci ou cela ou à peu près
un autre
mais sois-moi précède-moi
séduction

entre la nuit de ton nu et le jour de tes joues
entre la vie de ton visage et la pie de tes pieds
entre le temps de tempes et l’espace de ton esprit
entre la fronde de ton front et les pierres de tes paupières
entre le bas de tes bras et le haut de tes os
entre le do de ton dos et le la de ta langue
entre les raies de ta rétine et le riz de ton iris
entre le thé de ta tête et les verres de tes vertèbres
entre le vent de ton ventre et les nuages de ton nu
entre le nu de ta nuque et la vue de ta vulve
entre la scie de tes cils et le bois de tes doigts
entre le bout de tes doigts et les bouts de ta bouche
entre le pois de tes poils et la poix de ta poitrine
entre le point de tes poings et la ligne de tes ligaments
entre les pôles de tes épaules et le sud-est de ta sueur
entre le cou de tes coudes et le coucou de ton cou
entre le nez de tes nerfs et les fées de tes fesses
entre l’air de ta chair et les lames de ton âme
entre l’eau de ta peau et le seau de tes os
entre la terre de tes artères et le feu de ton souffle
entre le seing de tes seins et le seins de tes mains
entre les villes de ta cheville et la nacelle de tes aisselles
entre la source de tes sourcils et le but de ton buste
entre le musc de tes muscles et le nard de tes narines
entre la muse de tes muscles et la méduse de ton médius
entre le manteau de ton menton et le tulle de ta rotule
entre le tain de ton talon et le ton de ton menton
entre l’œil de ta taille et les dents de ton sang
entre le pulpe de ta pupille et la serre de tes cernes
entre l’oreiller de tes oreilles et la taie de ta tête
entre le lévrier de tes lèvres et le poids de tes poignets
entre les frontières et le visa de ton visage
entre le pouls de tes poumons et le pouls de ton pouce
entre le lait de tes mollets et le pot de ta paume
entre les pommes de tes pommettes et le plat de tes omoplates
entre les plantes de tes plantes et le palais de ton palais
entre les roues de tes joues et les lombes de tes jambes
entre le moi de ta voix et la soie de tes doigts
entre le han de tes hanches et les halo de ton haleine
entre la haine de ton aine et les aines de tes veines
entre les cuisses de tes caresses et l’odeur de ton cœur
entre le génie de tes genoux et le nom du nombre
du nombril de ton ombre

Ghérasim Luca, « L’écho du corps »,  Héros-Limite, 1953

* Roland Barthes, Le bruissement de la langue, Éditions du Seuil © 1984, Collection Points, p. 38

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s