Cyrano

Vendredi 3 décembre

Cette scène finale de Cyrano de Bergerac est bien sûr l’une des plus connues. Il n’empêche, à chaque écoute ou lecture, elle me touche. J’ai en mémoire bien sûr la version cinéma de Jean-Paul Rappeneau avec Depardieu. Ce dernier échange entre Cyrano et sa belle est ainsi pour moi indissociable de la robe jaune de Roxane et de la musique du film (allez savoir pourquoi, la mémoire est parfois étrange et se fixe sur des détails, mais il se trouve que cette musique de Jean-Claude Petit a aussi servi de beaux spectacles de danse…).

Et puis plus récemment, j’ai eu le bonheur d’aller voir, admirer, écouter la magnifique mise en scène d’Eric Ruf à la Comédie Française.

Il y avait des scolaires assez jeunes, des collégiens sans doute, dans la salle Richelieu ce soir là. Mes voisins de sièges s’en étaient inquiété à mi-voix,  en voyant débarquer la horde, précédée d’une ouvreuse angoissée qui, peinant à canaliser le flux, était allée en courant chercher du renfort.  Sa collègue, très calme, était arrivée et en quelques mots, avait posé les règles du théâtre, accroché les regards, expliqué que ce serait peut-être difficile au début, cette langue, mais qu’il fallait accepter de se laisser emporter, happer par la beauté des décors, le texte viendrait après. Et de fait, au terme de la deuxième scène, plus un bruit.

Depuis mon poulailler paradisiaque, après de multiples rappels, j’ai attendu le reflux des spectateurs pour redescendre sur terre, contempler encore un peu la scène vide. Les accessoiristes et machinistes s’affairaient déjà, rangeant, balayant, poussant les décors. Quelques collégiens étaient descendus dans la salle, pour l’admirer encore une fois de leurs yeux éblouis, rapporter des images  de velours cramoisi dans leur tête. Un petit groupe, trois-quatre, garçons et filles, restaient scotchés à la scène, observant le ballet des objets démontés. Les hommes, tee-shirts noirs, carrés, affairés,  ne les voyaient pas. Et puis une fille a appelé, demandé si elle pourrait avoir quelques « gouttes de sang de la lettre de Cyrano ». L’un d’eux s’est approché avec le balai, poussant vers eux des disques de papier de soie écarlate répandus sur le plateau. Les petits s’en sont saisis, avides, désireux d’emporter au fond des poches un peu de la magie du spectacle. Un garçon a osé demander : « et la lettre ? ». Un homme en noir s’est penché, puis ravisé : « je ne peux pas, s’est un accessoire, tu vois, il est numéroté ». Les quatre restaient là, agrippés à la scène, encore.

On a baissé le rideau de tulle noir, cloison entre le monde du spectacle et la salle, pour travailler en paix, silencieusement. Avant de laisser retomber le dernier pan, un homme en noir a lancé, bourru, mais avec un sourire dans les yeux : »allez, bonne nuit les gosses ».

Ce soir là, à la féérie du spectacle a succédé cet épilogue rassérénant, sur la force du théâtre.

Cyrano meurt, doucement, en lisant enfin sa dernière lettre d’amour à Roxane, qui croit avoir reçu ces mots de Christian, quatorze ans auparavant. J’ai des répliques dans les oreilles, avec en surimpression les voix tissées de plusieurs lecteurs/rices et acteurs/rices… et vous, qui entendez-vous en lisant cette lettre théâtrale ?

« CYRANO, lisant
« Roxane, adieu, je vais mourir ! … »

ROXANE, s’arrêtant, étonnée
Tout haut ?

CYRANO, lisant
« C’est pour ce soir, je crois, ma bien-aimée !
« J’ai l’âme lourde encor d’amour inexprimée,
« Et je meurs ! jamais plus, jamais mes yeux grisés,
« Mes regards dont c’était… »

ROXANE
Comme vous la lisez,
Sa lettre !

CYRANO, continuant
« …dont c’était les frémissantes fêtes,
« Ne baiseront au vol les gestes que vous faites
« J’en revois un petit qui vous est familier
« Pour toucher votre front, et je voudrais crier… »

ROXANE, troublée
Comme vous la lisez, -– cette lettre !
La nuit vient insensiblement.

CYRANO
« Et je crie
« Adieu ! … »

ROXANE
Vous la lisez…

CYRANO
« Ma chère, ma chérie,
« Mon trésor… »

ROXANE, rêveuse
D’une voix…

CYRANO
« Mon amour… »

ROXANE
D’une voix…
Elle tressaille.
Mais… que je n’entends pas pour la première fois !
Elle s’approche tout doucement, sans qu’il s’en aperçoive, passe derrière le fauteuil se penche sans bruit, regarde la lettre. -– L’ombre augmente.

CYRANO
« Mon cœur ne vous quitta jamais une seconde,
« Et je suis et serai jusque dans l’autre monde
« Celui qui vous aima sans mesure, celui… »

ROXANE, lui posant la main sur l’épaule
Comment pouvez-vous lire à présent ? Il fait nuit.
Il tressaille, se retourne, la voit là tout près, fait un geste d’effroi, baisse la tête. Un long silence. Puis, dans l’ombre complètement venue, elle dit avec lenteur, joignant les mains
Et pendant quatorze ans, il a joué ce rôle
D’être le vieil ami qui vient pour être drôle !

CYRANO
Roxane !

ROXANE
C’était vous.

CYRANO
Non, non, Roxane, non !

ROXANE
J’aurais dû deviner quand il disait mon nom !

CYRANO
Non ! ce n’était pas moi !

ROXANE
C’était vous !

CYRANO
Je vous jure…

ROXANE
J’aperçois toute la généreuse imposture
Les lettres, c’était vous…

CYRANO
Non !

ROXANE
Les mots chers et fous,
C’était vous…

CYRANO
Non !

ROXANE
La voix dans la nuit, c’était vous.

CYRANO
Je vous jure que non !

ROXANE
L’âme, c’était la vôtre !

CYRANO
Je ne vous aimais pas.

ROXANE
Vous m’aimiez !

CYRANO, se débattant
C’était l’autre !

ROXANE
Vous m’aimiez !

CYRANO, d’une voix qui faiblit
Non !

ROXANE
Déjà vous le dites plus bas !

CYRANO
Non, non, mon cher amour, je ne vous aimais pas !

ROXANE
Ah ! que de choses qui sont mortes… qui sont nées !
Pourquoi vous être tu pendant quatorze années,
Puisque sur cette lettre où, lui, n’était pour rien,
Ces pleurs étaient de vous ?

CYRANO, lui tendant la lettre
Ce sang était le sien. »

Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac, acte V, scène 5

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