Une page d’enfance de Charles Juliet : le souvenir de la Source, 1

Jeudi 2 décembre

J’ai découvert Charles Juliet avec Lambeaux, grâce à Hélène. Puis, plusieurs mois après, j’ai continué à explorer les autres récits autobiographiques.

Des années plus tard, au détour d’étagères de bibliothèques  différentes,  j’ai continué mon voyage dans les mots  de cet écrivain. Le tome 4 du Journal était sur les tables des librairies, mais pas sur celles des bibliothèques que je butine. J’ai donc replongé, à travers des entretiens, et la poésie. Certains volumes que l’on ne trouve plus, ou difficilement, en librairie, aux côtés d’autres de parution plus récente, sans ordre chronologique, au hasard. Mais mon immersion compulsive dans les mots de Juliet pendant plusieurs semaines créait pour moi un chemin d’échos et de significations plus forts.  Il retrace par exemple, à plusieurs années d’intervalle et sur des modes narratifs différents, la même anecdote, celle de la rencontre du narrateur, enfant, avec une Source. C’est ici l’une des versions de cet épisode de vie, riche de métaphores.

Peut être cet Avent comportera-t-il aussi la seconde, je ne le sais pas encore….

« J’avais une dizaine d’années. En cette journée d’été, il faisait une chaleur torride et on avait peine à respirer. Je gardais des vaches au flanc d’une montagne. Au-dessous de moi s’étendait une forêt qui dévalait vers je ne sais quels abîmes. Dense, compacte, elle était peuplée de menaces et elle m’effrayait. Un vieux charpentier m’avait raconté qu’au fond de ses ravins s’élevaient trois hêtres immenses, plusieurs fois centenaires, et il affirmait qu’ils étaient encore plus beaux qu’une cathédrale. Ce jour-là, sous le coup d’une impulsion, je résolus de partir à leur découverte.

Ma chienne connaissait les limites du champ et savait empêcher les vaches de les franchir. Je laissai donc mon maigre troupeau à sa garde, et cœur battant, m’enfonçai dans cette ténèbre. J’avais peur de me perdre, de ne jamais revoir le jour. J’avais peur d’être attaqué par ces bêtes féroces qui gîtent au fond des bois. J’avais peur de voir surgir ces bûcherons qui travaillaient à faire du charbon de bois, vivaient dans une hutte et avaient des allures de voleurs d’enfants.

Je suis tombé à plusieurs reprises, j’ai traversé des fourrés où régnait une obscurité presque totale, je me suis ouvert un genou en me laissant glisser sur un rocher, mais je n’ai pas cessé de descendre. Le silence était absolu, et quand je marchais sur une branche qui craquait, je sursautais, éperdu d’angoisse.

Je n’ai pas trouvé les trois hêtres. Mais au bas de la montagne, après une descente aveugle qui m’avait paru durer des heures et rendu étranger à celui que j’avais été jusque-là, j’ai débouché dans une clairière. Aussitôt, j’ai éprouvé une sensation d’intense bien-être. J’étais délivré, libéré, avais retrouvé la lumière, échappé à la nuit, aux menaces, aux dangers, et je ne me souciais pas de savoir comment j’allais remonter. La joie qui me possédais effaçait tout.

Un peu plus tard, j’ai perçu un bruit très doux, un murmure très étouffé. J’ai marché dans sa direction. Une source étais là, et au pied du rocher, l’eau qui lentement s’écoulait luisait au soleil. Je me suis agenouillé, ai plongé mon visage en feu dans la fraîcheur e cette eau claire, et à amples goulées, j’ai longuement bu.

 

J’ai su d’emblée que je venais de vivre une expérience cruciale, et par la suite, souvent, très souvent, je me suis remémoré cet étrange instant. Mais ce n’est que bien plus tard, après un fort long parcours et de décisives découvertes, que cette descente à travers une forêt vers je ne savais quoi, m’est apparue comme la préfiguration d’une toute autre aventure.

Cette aventure, un être la vit dès lors qu’il est à la recherche de lui-même et s’emploie à explorer sa nuit. Mais avant que perce une certaine lueur, avant que ses lèvres puissent s’offrir à la source, que de distances à couvrir, que de crises à surmonter, que d’obstacles à vaincre.

Cette traversée de la forêt, on ne peut que l’effectuer seul, en abandonnant tout repère, tout appui, tout espoir de retour, et c’est pourquoi elle n’est qu’angoisse, souffrance, désarroi, inexorable solitude. Mais une fois la traversée accomplie, pour celui qui a eu le courage de progresser sans savoir ce qui allait advenir, quelle force, quelle plénitude, quelle instante adhésion à la vie. »

Charles Juliet, Dans la lumière des saisons, POL, 1999, p. 54-57

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s