Archives de décembre, 2010

Lapins, terrasse, goûter, bric-à-brac

Vendredi 31 décembre

En ce soir de réveillon, un petit détour par Camerone, ville impossible à situer (comme souvent chez Véronique Ovaldé), si ce n’est sur  une côte, où il fait chaud, très chaud, surtout sur un toit en terrasse au dessus de la ville, carré de béton écrasé de soleil.

« Cet été-là, nous avons passé beaucoup de temps, maman Rose et moi, sur le toit de l’immeuble où nous habitions avec Monsieur Loyal rue du Roi Charles. Nous logions au nord de Camerone sur un flanc de colline, le flanc d’une des cinq collines de Camerone. La ville, comme la lave, dévalait les pentes pour s’agglutiner sur le rivage. Les immeubles de la ville haute étaient blancs, vertigineux et vétustes, témoignant de l’activité balnéaire de l’endroit, en des temps plus cléments. Longtemps Camerone avait été une station de villégiature aux hivers doux et floraux qui attiraient les belles et leurs messieurs fortunés. Puis la population aisée s’était raréfiée –lui préférant des cieux plus exotiques sans doute– et une multitude populaire avait envahi la côte durant les longs étés irrespirables de Camerone.

J’aimais vivre à Camerone parce qu’on y sentait l’iode et le monoï bon marché, parce que sa disgrâce prolétaire lui conférait une sorte de langueur décadente –les vieilles de Camerone arboraient encore des ombrelles en broderie anglaise sur la promenade du bord de mer et s’offusquaient des filles en paréo coton mélangé qui gloussaient par grappes de trois– et j’appréciais par-dessus tout la cuisante attaque du soleil pendant l’impressionnante suite des jours bleus de l’été. Je regardais Camerone fumer du haut du toit de notre immeuble de la rue du Roi Charles, sur cette grande terrasse écrasée de chaleur –quelque chose qui avait trait à la fusion d’un métal, ou alors à un four de souffleur de verre, quelque chose qui modifiait les éléments et les tordait à sa convenance–, je restais près des clapiers parce que j’en goûtais l’odeur et le bruit continu de leur vie minuscule. Je clopinais sur les dalles disjointes gravillons-pris-dans-béton de la terrasse, je gratouillais la mousse des interstices avec mon index –fascinante détermination du végétal à prendre possession d’un territoire si haut perché–, noircissant mon ongle et l’inspectant avec attention afin d’y détecter un monde infime et reptilien. J’étais en général torse nu, avec une culotte défleurie et une cape noire attachée au cou. Ma sueur créait des paysages salés sur la doublure de ma cape. Je les frottais avec de l’eau et du savon le soir pour que cette foutue cape restât impeccable et opérationnelle. J’avais quinze ans. Mais mon âge n’avait pas de sens. J’étais une très vieille dame à l’intérieur –une dame pleine de sagesse, disait maman–, quelqu’un qui savait raisonner, qui paniquait à l’idée du nombre de centimètres qui lui restait à vivre, une dame avec une très ancienne mémoire et des moments de grande confusion. Et vu de l’extérieur j’étais une grosse petite fille qui ne comptait ni grandir, ni avoir ses règles un jour, ni devoir sérieusement penser à aller plus régulièrement à l’école –dans une école normale s’entend–. (Maman aurait ajouté, tu n’es pas grosse, tu n’es pas grosse, tu n’es pas grosse, tu as un sex appeal de folie, fais-moi confiance.)

J’aperçois l’horizon, un horizon de toits terrasse, un bric-à-brac d’antennes de télé, de paraboles, de réservoirs d’eau, de jardins clandestins avec bambous, barricades, bassines pour récupération pluie acide, chaises, caisses repose-pieds, frigo pour bières, générateur turbinant nuit et jour, il y avait aussi les chats errants, les mouettes, les sirènes et les essoufflements du port, le bruit des rues qui montait jusqu’à nous par spasmes paresseux. Je me disais toujours, ils pourraient bien tous attraper la peste, je n’en saurais rien avec mes lapins.

Les lapins étaient tapis à l’ombre de la cheminée, ils bénéficiaient de petits ventilateurs pour leur assurer un minimum d’air, pour qu’ils ne tournent pas de l’œil et continuent de scruter l’horizon toit terrasse tout devant.

Nous nous entendions à merveille, les lapins et moi.

Il arboraient des couleurs chatoyantes, certains portaient le poil long et duveteux, tant et si bien qu’on pouvait croire qu’ils étaient flous, et d’autres avaient l’œil torve ou aveugle et se multipliaient dans l’obscurité. Nous étions envahis par les petits lapins. Alors pour parer à l’invasion –et de ce fait à notre propre élimination–, nous les mangions et, afin d’acheter l’indulgence des habitants de l’immeuble de la rue du Roi-Charles, nous les dépecions et offrions nos écorchés à nos voisins récalcitrants. J’aimais bien manger mes lapins. Ne croyez pas que ça me rendît triste. Ça me permettait de rester toujours avec eux..

La majeure partie de mon temps, je la passais sur la terrasse près de mes lapins que j’allais bientôt manger, assise sur une petite chaise en bois rouge, m’appliquant à chopper un éclat d’océan entre deux bâtiments. Je me laissais complaisamment brûler la rétine quand j’apercevais un tel éclat –sa fulgurance fonçait vers mon œil, miroitait et m’envoûtait, c’était mon trésor qui me brûlait les yeux et me grignotait le nerf otique.

Maman ne restait pas aussi longtemps que moi sur la terrasse, elle vaquait à ses affaires, elle montait par moment pour me signaler qu’elle sortait, qu’elle partait à la boutique, ou que mon goûter était prêt, je la voyais qui surgissait par la trappe, elle était très belle, elle portait un joli sac à main en plastique qui luisait comme si elle l’avait frotté la nuit entière avec un chiffon de feutrine. Parfois elle me demandais, je ne suis pas un petit peu beaucoup trop maquillée ? et je niais en secouant la tête, alors même que je devinais que mon avis n’avait aucune importance, parce que je ne connaissais rien aux femmes ni aux atours des femmes, je ne connaissais que ma terrasse, (l’institut où j’étais parquée certains soirs et le trajet que je faisais parfois seule entre la terrasse et l’institut susdit. Je lui était reconnaissante de m’interroger. Je la regardais partir, j’espérais alors que je lui ressemblerais un jour.

Je laissais le goûter se perdre et dégouliner sur la nappe de la cuisine ou bien parfois j’allais le chercher et me poissais en remontant sur la terrasse. »

Véronique Ovaldé, Déloger l’animal (4, p. 18-21, édition Actes Sud)


Panoramique

Vendredi 31 décembre

toits de la ville d'Athènes

Athènes, juillet 2008


Désir d’Orient

Jeudi 30 décembre

Ça doit bien être le seul poème que j’aie prononcé à voix haute dans un micro et devant un public (mais cachée, en voix off, ouf !) . Ce qui est bien, c’est que je ne l’avais pas vraiment choisi, mais qu’il me plaisait… et que je l’aime encore après ça.


L’invitation au voyage


Mon enfant, ma sœur,

Songe à la douceur

D’aller là-bas vivre ensemble !

Aimer à loisir,

Aimer et mourir

Au pays qui te ressemble !

Les soleils mouillés

De ces ciels brouillés

Pour mon esprit ont les charmes

Si mystérieux

De tes traîtres yeux,

Brillant à travers leurs larmes.

 

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,

Luxe, calme et volupté.

 

Des meubles luisants,

Polis par les ans,

Décoreraient notre chambre ;

Les plus rares fleurs

Mêlant leurs odeurs

Aux vagues senteurs de l’ambre,

Les riches plafonds,

Les miroirs profonds,

La splendeur orientale,

Tout y parlerait

À l’âme en secret

Sa douce langue natale.

 

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,

Luxe, calme et volupté.

 

Vois sur ces canaux

Dormir ces vaisseaux

Dont l’humeur est vagabonde ;

C’est pour assouvir

Ton moindre désir

Qu’ils viennent du bout du monde.

Les soleils couchants

Revêtent les champs,

Les canaux, la ville entière,

D’hyacinthe et d’or ;

Le monde s’endort

Dans une chaude lumière.

 

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,

Luxe, calme et volupté.

Charles Baudelaire, Les fleurs du mal, « L’invitation au voyage »


Paris, vraiment ?

Jeudi 30 décembre

Toits du Louvre en ombre chinoise

Le Louvre au soleil couchant

(Paris, juillet 2010)



Monologue

Mercredi 29 décembre

Le long monologue de Lorenzo, la nuit, avant le meurtre, sous la lune. Je ne connais cette pièce que comme du Théâtre dans un fauteuil, je ne l’ai jamais vue jouée. Mais si au départ j’étais plutôt fermée à ce texte, j’ai pris goût à l’entendre lire, et j’aime particulièrement ce passage, ce portrait de Lorenzo.

 

Acte IV, scène 9

Une place; il est nuit.

LORENZO, entrant.

Je lui dirai que c’est un motif de pudeur, et j’emporterai la lumière ; – cela se fait tous les jours; – une nouvelle mariée, par exemple, exige cela de son mari pour entrer dans la chambre nuptiale ; et Catherine passe pour très vertueuse. – Pauvre fille ! qui l’est sous le soleil, si elle ne l’est pas ! Que ma mère mourût de tout cela, voilà ce qui pourrait arriver. Ainsi donc, voilà qui est fait. Patience ! une heure est une heure, et l’horloge vient de sonner ;  si vous y tenez cependant ! – Mais non, pourquoi ? Emporte le flambeau si tu veux ; la première fois qu’une femme se donne, cela est tout simple. – Entrez donc, chauffez-vous donc un peu. – Oh ! mon Dieu, oui, pur caprice de jeune fille ; et quel motif de croire à ce meurtre ? Cela pourra les étonner, même Philippe. Te voilà, toi, face livide ? (La lune paraît.) Si les républicains étaient des hommes, quelle révolution demain dans la ville ! Mais Pierre est un ambitieux ; les Ruccellaï seuls valent quelque chose. – Ah ! les mots, les mots, les éternelles paroles ! s’il y a quelqu’un là-haut, il doit bien rire de nous tous ; cela est très comique, très comique, vraiment. – ô bavardage humain! ô grand tueur de corps morts ! grand défonceur de portes ouvertes ! ô hommes sans bras ! Non ! non ! je n’emporterai pas la lumière. – J’irai droit au cœur ; il se verra tuer… sang du Christ ! on se mettra demain aux fenêtres. Pourvu qu’il n’ait pas imaginé quelque cuirasse nouvelle, quelque cotte de mailles ! Maudite invention ! Lutter avec Dieu et le diable, ce n’est rien; mais lutter avec des bouts de ferraille croisés les uns sur les autres par la main sale d’un armurier ! Je passerai le second pour entrer; il posera son épée, là, – ou là, – oui, sur le canapé. – Quant à l’affaire du baudrier à rouler autour de la garde, cela est aisé ; s’il pouvait lui prendre fantaisie de se coucher, voilà où serait le vrai moyen ; couché, assis, ou debout ? assis plutôt. Je commencerai par sortir; Scoronconcolo est enfermé dans le cabinet. Alors nous venons, nous venons ; je ne voudrais pourtant pas qu’il tournât le dos. j’irai à lui tout droit. – Allons, la paix, la paix ! l’heure va venir. – Il faut que j’aille dans quelque cabaret ; je ne m’aperçois pas que je prends du froid, et je boirai une bouteille ; – non, je ne veux pas boire. Où diable vais-je donc? les cabarets sont fermés. Est-elle bonne fille ? – Oui, vraiment. – En chemise? Oh ! non, non, je ne le pense pas. – Pauvre Catherine ! que ma mère mourût de tout cela, ce serait triste. Et quand je lui aurais dit mon projet, qu’aurais-je pu y faire ? au lieu de la consoler, cela lui aurait fait dire : crime ! crime ! jusqu’à son dernier soupir ! je ne sais pourquoi je marche, je tombe de lassitude. (il s’assoit sur un banc.) Pauvre Philippe ! une fille belle comme le jour ; Une seule fois, je me suis assis près d’elle sous le marronnier ; ces petites mains blanches, comme cela travaillait ! Que de journées j’ai passées, toi, assis sous les arbres ! Ah ! quelle tranquillité! qui horizon à Cafaggiuolo! Jeannette était jolie, la petite fille du concierge, en faisant sécher sa lessive. Comme elle chassait les chèvres qui venaient marcher sur son linge étendu sur le gazon ! la chèvre blanche revenait toujours avec ses grandes pattes menues. (Une horloge sonne.) Ah ! ah ! il faut que j’aille là-bas. – Bonsoir, mignon ; eh ! trinque donc avec Giomo. – Bon vin! cela serait plaisant qu’il lui vînt à l’idée de me dire : Ta chambre est-elle retirée ? entendra-t-on quelque chose du voisinage ? Cela serait plaisant ; ah! on y a pourvu. Oui, cela serait drôle qu’il lui vint cette idée. Je me trompe d’heure ; ce n’est que la demie. Quelle est donc cette lumière sous le portique de l’église ? on taille, on remue des pierres. Il paraît que ces hommes sont courageux avec les pierres. Comme ils coupent ! comme ils enfoncent ! Ils font un crucifix ; avec quel courage ils le clouent! je voudrais voir que leur cadavre de marbre les prît tout d’un coup à la gorge. Eh bien? eh bien ? quoi donc ? j’ai des envies de danser qui sont incroyables. je crois, si je m’y laissais aller, que je sauterais comme un moineau sur tous ces gros plâtras et sur toutes ces poutres. Eh, mignon ! eh, mignon ! mettez vos gants neufs, un plus bel habit que cela, tra la la ! faites-vous beau, la mariée est belle. Mais, je vous le dis à l’oreille, prenez garde à son petit couteau. (Il sort en courant.)

Alfred de Musset, Lorenzaccio, 1834


L’heure de Paris

Mercredi 29 décembre

Le sacré coeur à travers une horloge de la gare d'Orsay

Musée d’Orsay

(Paris, janvier 2009)


Portrait de Markus M.

Mardi 28 décembre

Dans Déloger l’animal, comme dans tous les romans de Véronique Ovaldé, il y a des choses qui tournent rond, et d’autres pas, et qui laissent la porte ouverte au merveilleux.

Ici, la narratrice ne sait rien de son père, ne sait pas que c’est celui qui la berce, vit avec elle, partage la vie de sa mère et qu’elle appelle Monsieur Loyal. Elle soupçonne des non-dits dans le passé de sa mère, essaie d’expliquer son étrange disparition. Elle imagine le portrait de ce garçon qu’elle baptise Markus M., qui aurait aimé sa mère, que sa mère aurait aimé, et qui viendrait des montagnes.

« Je peux penser à lui et il m’apparaît sale et beau et tendre comme quelque chose qui sortirait d’une huche à pain, comme quelque chose qui serait précieux, qu’on aurait déposé dans la sciure pour ne pas le casser. Je pense à Markus M. dorénavant quand je me sens isolée dans un grand froid neigeux, quand j’ai et donne l’impression d’avoir sept ans alors que j’en ai plus du double. J’aime imaginer l’histoire de Markus M. et de ma mère.

Cela a trait à l’enfance de ma mère mais que puis-je faire de l’enfance de ma mère, que puis-je même oser connaître de ce mystère. L’enfance de mon père me semble plus imaginable parce que tout à fait romanesque. Je peux y mettre ce que je veux, ordonner les événements et les pensées comme je l’entends, gratouiller pour chercher des preuves et des explications, colmater les brèches pour que mon sous-marin ne sombre pas, je peux lui inventer une enfance, et un ruban de pensées, personne ne peut m’en empêcher. »

Véronique Ovaldé, Déloger l’animal (II, 14, p. 77, édition Actes Sud)


Américain

Mardi 28 décembre

Moi, je trouve que l’homme à chapeau avec une veste à carreaux, comme ça, de dos, a une silhouette de cow-boy dans une pub pour Malboro (à l’époque où on trouvait encore des pubs pour Malboro dans Géo).

Il a des jours, je me demande d’où me viennent de telles idées…

homme en ombre chinoise au bord de la mer

Soir sur la plage

(Saint Vincent sur Jard, Vendée, octobre 2009)


Apollinaire

Lundi 27 décembre

Une fois n’est pas coutume, c’est parce que je l’ai étudié, beaucoup, à l’école, que j’ai aimé Apollinaire, l’Apollinaire d’Alcools. Et puis il y a les mises en voix de Trintignant, soutenues par l’accordéon de Daniel Mille.

C’est compliqué de choisir un poème dans Alcools, parce qu’à force, c’est presque tout le recueil que j’aime. Mais s’il n’y en avait qu’un, alors ce serait « Zone » et encore plus depuis que je me promène dans Paris.

Zone

À la fin tu es las de ce monde ancien

Bergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin

Tu en as assez de vivre dans l’antiquité grecque et romaine

Ici même les automobiles ont l’air d’être anciennes
La religion seule est restée toute neuve la religion
Est restée simple comme les hangars de Port-Aviation

Seul en Europe tu n’es pas antique ô Christianisme
L’Européen le plus moderne c’est vous Pape Pie X
Et toi que les fenêtres observent la honte te retient
D’entrer dans une église et de t’y confesser ce matin
Tu lis les prospectus les catalogues les affiches qui chantent tout haut
Voilà la poésie ce matin et pour la prose il y a les journaux
Il y a les livraisons à 25 centimes pleines d’aventures policières
Portraits des grands hommes et mille titres divers

J’ai vu ce matin une rue dont j’ai oublié le nom
Neuve et propre du soleil elle était le clairon
Les directeurs les ouvriers et les belles sténodactylographes
Du lundi matin au samedi soir quatre fois par jour y passent
Le matin par trois fois la sirène y gémit
Une cloche rageuse y aboie vers midi
Les inscriptions des enseignes et des murailles
Les plaques les avis à la façon des perroquets criaillent
J’aime la grâce de cette rue industrielle
Située à Paris entre la rue Aumont-Thiéville et l’avenue des Ternes

Voilà la jeune rue et tu n’es encore qu’un petit enfant
Ta mère ne t’habille que de bleu et de blanc
Tu es très pieux et avec le plus ancien de tes camarades René Dalize
Vous n’aimez rien tant que les pompes de l’Église
Il est neuf heures le gaz est baissé tout bleu vous sortez du dortoir en cachette
Vous priez toute la nuit dans la chapelle du collège
Tandis qu’éternelle et adorable profondeur améthyste
Tourne à jamais la flamboyante gloire du Christ
C’est le beau lys que tous nous cultivons
C’est la torche aux cheveux roux que n’éteint pas le vent
C’est le fils pâle et vermeil de la douloureuse mère
C’est l’arbre toujours touffu de toutes les prières
C’est la double potence de l’honneur et de l’éternité
C’est l’étoile à six branches
C’est Dieu qui meurt le vendredi et ressuscite le dimanche
C’est le Christ qui monte au ciel mieux que les aviateurs
Il détient le record du monde pour la hauteur

Pupille Christ de l’oeil
Vingtième pupille des siècles il sait y faire
Et changé en oiseau ce siècle comme Jésus monte dans l’air
Les diables dans les abîmes lèvent la tête pour le regarder
Ils disent qu’il imite Simon Mage en Judée
Ils crient s’il sait voler qu’on l’appelle voleur
Les anges voltigent autour du joli voltigeur
Icare Énoch Élie Apollonius de Thyane
Flottent autour du premier aéroplane
Ils s’écartent parfois pour laisser passer ceux qui portent la Sainte-Eucharistie
Ces prêtres qui montent éternellement en élevant l’hostie
L’avion se pose enfin sans refermer les ailes
Le ciel s’emplit alors de millions d’hirondelles
À tire d’aile viennent les corbeaux les faucons les hiboux
D’Afrique arrivent les ibis les flamands les marabouts
L’oiseau Roc célébré par les conteurs et les poètes
Plane tenant dans les serres le crâne d’Adam la première tête
L’aigle fond de l’horizon en poussant un grand cri
Et d’Amérique vient le petit colibri
De Chine sont venus les pihis longs et souples
Qui n’ont qu’une seule aile et volent par couples
Puis voici la colombe esprit immaculé
Qu’escortent l’oiseau-lyre et le paon ocellé
Le phénix ce bûcher qui soi-même s’engendre
Un instant voile tout de son ardente cendre
Les sirènes laissant les périlleux détroits
Arrivent en chantant bellement toutes trois
Et tous aigle phénix et pihis de la Chine
Fraternisent avec la volante machine

Maintenant tu marches dans Paris tout seul parmi la foule
Des troupeaux d’autobus mugissants près de toi roulent
L’angoisse de l’amour te serre le gosier
Comme si tu ne devais jamais plus être aimé
Si tu vivais dans l’ancien temps tu entrerais dans un monastère
Vous avez honte quand vous vous surprenez à dire une prière
Tu te moques de toi et comme le feu de l’Enfer ton rire pétille
Les étincelles de ton rire dorent le fond de ta vie
C’est un tableau pendu dans un sombre musée
Et quelquefois tu vas le regarder de près

Aujourd’hui tu marches dans Paris les femmes sont ensanglantées
C’était et je voudrais ne pas m’en souvenir c’était au déclin de la beauté

Entourée de flammes ferventes Notre-Dame m’a regardé à Chartres
Le sang de votre Sacré-Coeur m’a inondé à Montmartre
Je suis malade d’ouïr les paroles bienheureuses
L’amour dont je souffre est une maladie honteuse
Et l’image qui te possède te fait survivre dans l’insomnie et dans l’angoisse
C’est toujours près de toi cette image qui passe

Maintenant tu es au bord de la Méditerranée
Sous les citronniers qui sont en fleur toute l’année
Avec tes amis tu te promènes en barque
L’un est Nissard il y a un Mentonasque et deux Turbiasques
Nous regardons avec effroi les poulpes des profondeurs
Et parmi les algues nagent les poissons images du Sauveur

Tu es dans le jardin d’une auberge aux environs de Prague
Tu te sens tout heureux une rose est sur la table
Et tu observes au lieu d’écrire ton conte en prose
La cétoine qui dort dans le coeur de la rose
Épouvanté tu te vois dessiné dans les agates de Saint-Vit
Tu étais triste à mourir le jour où tu t’y vis
Tu ressembles au Lazare affolé par le jour
Les aiguilles de l’horloge du quartier juif vont à rebours
Et tu recules aussi dans ta vie lentement
En montant au Hradchin et le soir en écoutant
Dans les tavernes chanter des chansons tchèques

Te voici à Marseille au milieu des pastèques

Te voici à Coblence à l’hôtel du Géant

Te voici à Rome assis sous un néflier du Japon

Te voici à Amsterdam avec une jeune fille que tu trouves belle et qui est laide
Elle doit se marier avec un étudiant de Leyde
On y loue des chambres en latin Cubicula locanda
Je me souviens j’y ai passé trois jours et autant à Gouda

Tu es à Paris chez le juge d’instruction
Comme un criminel on te met en état d’arrestation

Tu as fait de douloureux et de joyeux voyages
Avant de t’apercevoir du mensonge et de l’âge
Tu as souffert de l’amour à vingt et à trente ans
J’ai vécu comme un fou et j’ai perdu mon temps

Tu n’oses plus regarder tes mains et à tous moments je voudrais sangloter
Sur toi sur celle que j’aime sur tout ce qui t’a épouvanté

Tu regardes les yeux pleins de larmes ces pauvres émigrants
Ils croient en Dieu ils prient les femmes allaitent les enfants
Ils emplissent de leur odeur le hall de la gare Saint-Lazare
Ils ont foi dans leur étoile comme les rois-mages
Ils espèrent gagner de l’argent dans l’Argentine
Et revenir dans leur pays après avoir fait fortune
Une famille transporte un édredon rouge comme vous transportez votre coeur
Cet édredon et nos rêves sont aussi irréels
Quelques-uns de ces émigrants restent ici et se logent
Rue des Rosiers ou rue des Écouffes dans des bouges
Je les ai vu souvent le soir ils prennent l’air dans la rue
Et se déplacent rarement comme les pièces aux échecs
Il y a surtout des juifs leurs femmes portent perruque
Elles restent assises exsangues au fond des boutiques

Tu es debout devant le zinc d’un bar crapuleux
Tu prends un café à deux sous parmi les malheureux

Tu es la nuit dans un grand restaurant

Ces femmes ne sont pas méchantes elles ont des soucis cependant
Toutes même la plus laide a fait souffrir son amant

Elle est la fille d’un sergent de ville de Jersey

Ses mains que je n’avais pas vues sont dures et gercées

J’ai une pitié immense pour les coutures de son ventre

J’humilie maintenant à une pauvre fille au rire horrible ma bouche

Tu es seul le matin va venir
Les laitiers font tinter leurs bidons dans les rues

La nuit s’éloigne ainsi qu’une belle Métive
C’est Ferdine la fausse ou Léa l’attentive

Et tu bois cet alcool brûlant comme ta vie
Ta vie que tu bois comme une eau-de-vie

Tu marches vers Auteuil tu veux aller chez toi à pied
Dormir parmi tes fétiches d’Océanie et de Guinée
Ils sont des Christ d’une autre forme et d’une autre croyance
Ce sont les Christ inférieurs des obscures espérances

Adieu Adieu

Soleil cou coupé

Guillaume Apollinaire, « Zone », Alcools, 1913


Acrobate du ciel

Lundi 27 décembre

« Tu lis les prospectus les catalogues les affiches qui chantent tout haut
Voilà la poésie ce matin et pour la prose il y a les journaux

(…)

Les inscriptions des enseignes et des murailles
Les plaques les avis à la façon des perroquets criaillent »

Bonhome de Mesnager sur une cheminée

Jérôme Mesnager, Belleville,

(Paris, août 2010)


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